Unlimited Miles

cyclosportives, ultra et randonnées

25 septembre 2009

Tortour 2009 (4e partie) : La dernière ligne droite.

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Moriarty - Jimmy (version acoustique)

La fin du récit du Tortour présente assez peu d'intérêts sur le plan sportif. Pas de remontée spectaculaire au classement, pas de vitesse supersonique sur la plaque après plus de 40 heures d'efforts, pas d'exploit, pas de record, pas de gloriole. C'est juste une histoire linéaire peu intéressante d'un gars qui pédale comme il peut vers une ligne d'arrivée qui occupe ses pensées depuis deux jours. La déception de la Slovénie avait ouvert une brèche dans mon petit univers idéal, l'échec engendre le doute, et le doute représente le pire ennemi d’un cycliste ultra. Boucler le Tortour constituait le début du remède pour colmater cette brèche. C'est probablement cette perspective qui m'a motivé à prendre le départ alors que les sensations à l'entraînent me rendaient pessimiste. Boucler le Tortour c'était avant tout un moyen de me dire "Hugues, tu en es encore capable!" J'avais le choix entre deux solutions: rester à la maison à regarder les petits points du suivi GPS assis bien confortablement devant mon PC, me contenter de commenter et nourrir des regrets, ou alors tenter le coup quitte à prendre une grosse déculottée. J'ai choisi la seconde option et j'ai pris une grosse déculottée, et alors… l'Ultra s'appréhende aussi bien au travers du filtre de la performance, que celui de l'expérience vécue.

Alors que je transpire pour terminer ce récit, beaucoup de questions m'assaillent. Pourquoi je suis attiré par une discipline qui flirte sans arrêt avec "la limite"? Pourquoi j'aime cultiver un mode de vie qui me pousse sans arrêt un peu plus vers les marges d'une vie "normale"? Pourquoi je passe autant de temps à écrire ces histoires sur le Net? Désir de reconnaissance? Logique de démonstration? Pourquoi j'ai ressenti une grande satisfaction en bouclant le Tortour à 21,8 km/h de moyenne, chiffre qui doit bien faire marrer les cyclistes qui savent rouler vite? Pourquoi ceux qui pensent que l'Ultra "c'est facile" me mettent mal à l'aise? 

L'Ultra est plus accessible que l'idée que l'on peut s'en faire, mais rouler de jour comme de nuit sur des distances importantes est tout sauf facile.

Les 300 derniers kilomètres du Tortour s’apparentent à une longue épreuve de patience où chaque coup de pédale rapproche un peu plus de l’arrivée. Il faut avoir connu l'échec pour déguster à nouveau ce plaisir simple ressenti lorsque l'on est en position de réussir son défi. Rouler longtemps n'est pas plus difficile que de mettre un pied devant l'autre, sauf que lorsque la fatigue, les douleurs diverses, la lutte contre le sommeil s'en mêlent, avancer même lentement devient compliqué. Le cap du deuxième jour et de la deuxième nuit non-stop sur le vélo est particulièrement significatif sur ce plan.

Des sommets du Jura aux rives du Lac de Neuchâtel, le Tortour poursuit sa route vers le Nord en passant par Yverdon les bains et Estavayer le Lac (Time Station 15, km 801,7). Ces routes me sont familières pour les avoir empruntées à trois reprises en sens inverse lors de la Wysam. La région de La Broye regorge de charmes discrets, elle surprend par sa diversité composée de villes moyennes, de montagnes, d'étendues sauvages, de paysages campagnards, et de vignobles verdoyants.
 

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Les trois quarts d'heure de sommeil lâchés à Orbe m'on fait le plus grand bien. Mon compteur de vitesse ne s'est pas réveillé, mais je me connais suffisamment bien pour ressentir que mon corps réagit mieux aux sollicitations. Les idées sont désormais plus claires, ce petit sursaut de lucidité me permet de prendre conscience et d'apprécier le cadre environnant. Le vent du Nord toujours présent gâche légèrement cette sensation de facilité relative, son action a surtout permis un nettoyage radical du ciel procurant des couleurs vives et limpides à cette fin de journée. Au grès des méandres du parcours, le Lac de Neuchâtel fait de brèves apparitions, discrètement entre deux collines. Avant d'être apprécié et protégé par les ornithologues, le lac de Neuchâtel avait été mis en valeur par Jean-Jacques Rousseau  dans "Les Rêveries du promeneur solitaire"(1782). Il s'agit de la plus grande étendue d'eau naturelle entièrement sur le territoire Suisse (Le Lac Léman et le Lac de Constance sont partagés par les pays limitrophes) où les activités économiques et touristiques doivent apprendre à respecter un espace naturel privilégié.
 

Parcourir plus de 800 km en vélo nécessite d'ingurgiter une grande quantité de calories, ce qui veut dire que le corps va produire des déchets, et qui dit "déchets" dit "évacuation". Les reflux intestinaux qui me triturent les boyaux depuis quelques temps deviennent préoccupants, je dois envisager un arrêt déstockage massif en urgence, pas le temps d'attendre. Cet épisode d'un grand intérêt a pour seul objectif de répondre à la question angoissante que l'on me pose parfois: "Est-ce que tu t'arrêtes pour faire tes besoins ?"  Et oui, en Ultra on s'arrête pour faire caca. Non seulement cette phrase sonne bien mais en plus elle illustre l'aller-retour permanent entre désirs spirituels et satisfaction des besoins primaires.
 

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Les localités défilent, les kilomètres s'égrènent, la luminosité décline, j'avance à un rythme qui me convient parfaitement jusqu'à La Neuveville sur les rives du lac de Bienne. J'ai un vague souvenir du profil de cette Time Station qui doit se terminer par une côte. Igor a pris efficacement en main le Road Book  et me prévient:
"Tu tournes à droite en direction de Lamboing, et tu mets souple, tu mets ce que tu as de plus petit!"

"Quoi? Y aurait-il un piège?"

Une petite ruelle pavée et un panneau à 12% n'augurent rien de bon. En effet, il suffit de lever la tête pour comprendre que la route va attaquer la montagne de façon violente. La pente est sévère et nécessite de fournir un effort soutenu pour s'arracher à la pesanteur, 10%,  12%, parfois plus. Serrer les dents jusqu'au lacet en espérant que cela se calme, ne pas craquer, se concentrer sur le coup de pédale, voici le lacet attendu, et non ça ne relâche pas… Ainsi de suite durant 6 kilomètres, j'avais complètement occulté cet obstacle en étudiant le Road Book.

Cette ascension a été l'occasion d'assister au spectacle peu ordinaire offert par quelques inconscients en grosse berline sportive se livrant à des chronos sauvages. Mais que se passe-t-il dans leur tête en nous frôlant à plus de 100 km/h sur une route de montagne? Réponse claire et précise des rois de la pédale d'accélérateur: un doigt d'honneur!

Lamboing est un village niché dans un écrin de verdure à 822 mètres l'altitude au pied du Mont Sujet (1382m) dont l'aspect accueillant contraste avec la bêtise côtoyée sur les pentes de la route qui y mène. L'écrivain bernois Friedrich Dürrenmatt avait fait dire à l'un de ses personnages :"Lamboing, c'est le nom ignoré d'un village que personne ne connaît" (le Juge en son Bourreau, 1952). Les concurrents du Tortour se souviendront de Lamboing pour la difficulté de sa côte ainsi que pour l'accueil chaleureux des bénévoles de la Time Station 16 (km 855,4). Il est 20h35, la dégringolade dans le classement est significative, je suis en 11e position, mais je suis serein car j'ai enfin confiance en mes chances de rallier l'arrivée. La seconde nuit sur les routes du Tortour débute dans la fraicheur.
 

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Seul le petit col de Pierre Pertuis (827 m) est à signaler pour rejoindre Délémont (Time Station 17, km 908,7).  Cette montée oppose peu de résistance en comparaison des monstruosités de la nuit dernière, elle s’avère même assez plaisante avec un cheminement étonnant jouant au chat et à la souris avec le tracé de l'autoroute A16 Transjurane. L’obscurité renforce l’impression de complexité dégagée par ce réseau routier enchevêtré où s'accumulent viaducs et tunnels. Une descente rapide conduit en toute sécurité à Tavannes, puis c’est par la vallée du même nom que nous rejoignons Moutier et Délémont. Nous traversons un tissu urbain dense marqué par une succession rapprochée de petites localités, témoin d’une activité économique et industrielle énergique. Les automobilistes ne manquent pas d’énergie non plus, rarement je n’avais assisté à autant de dépassements agressifs et dangereux, ponctués de gestes d’énervement et autres coups de klaxons. 22h57, je m’accorde une pause assise à la Time Station de Délémont, je ne suis plus à quelques minutes près. Ville structurante dans l'espace jurassien, Délémont est devenu le centre politique du Jura en devenant la capitale de la République et Canton  du Jura créé en 1977 après le plébiscite du principe d'autodétermination.

Nous avons activé la logistique ravitaillement avec ouverture du siège pliant. Un véhicule est venu se garer à côté de nous et reste tous feux éteints. Une discussion agitée semble préoccuper les occupants du véhicule. Le conducteur en sort, nous observe attentivement et fini par aborder Igor.

"Vous connaissez la région? Vous n'auriez pas une carte?"

Igor semble gêné par cette sollicitation, nous ne connaissons pas la région mais nous avons toute la cartographie de la Suisse au 1/200 000e dans la voiture!

"Vous allez où?" Demande Igor.

"Je viens de Luzerne et je cherche le Gotthard"

Pas la peine de bien connaître la Suisse pour comprendre que le pauvre gars est paumé.

"Les indications de mon GPS m'ont planté" Explique t'il.

"Le Gotthard! Ah oui! On en vient… mais c'était hier soir… euh quel est le bon itinéraire pour un automobiliste? On ne va pas vous faire passer par le Marchairuz, Lausanne, le Valais et le Nufenen!"

Cruel dilemme entre un comportement normal qui serait d'aider le voyageur hasardeux, et une furieuse envie de filer en le laissant se dépatouiller, il ne nous reste plus beaucoup d'énergie pour nous lancer dans une recherche d'itinéraire. L'homme insiste lourdement en apercevant notre collection de cartes sur le tableau de bord, Igor finit par déplier la carte pour se lancer dans de grandes explications. Situation amusante où nous orientons un gars du pays alors que nous faisons depuis bientôt 40 heures le tour de ce même pays que nous ne connaissons pas!
 

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Après cet arrêt plus long que prévu, nous quittons Délémont  par la vallée de la Birse jusqu'à Laufen. La Birse est un affluent du Rhin reliant Délémont et Bâle plus au Nord, il s'agit de la rivière la plus importante du Jura suisse avec un bassin versant de 924 km². L'homme a marqué de son empreinte la Birse en construisant près d'une centaine de ponts dont une douzaine d'ouvrages ferroviaires pour exploiter cet axe de communication. Mais les crues de la Birse, en provoquant fréquemment d'importants dégâts, sont là pour rappeler que la nature est puissante. Les inondations d'Août 2007 ont même coupé Délémont de toutes liaisons avec le reste du monde.

Plongé dans l'obscurité de la vallée, rien de tout cela n'effleure mon esprit, je suis concentré à appuyer sur les pédales pour maintenir une vitesse honorable en me fixant comme objectifs visuels les éclairages de la ligne ferroviaire. J'avance dans un état de rêve éveillé que seul le fracas soudain du train de Bâle vient interrompre. Je sursaute comme un gamin a qui on a fait une grosse frayeur, le palpitant bondit, et je finis par rigoler.

L'itinéraire quitte la Birse pour traverser les derniers contreforts du Jura au Nord du massif du Passwang. Zullwill, Nunningen, Bretzwill, je suis sorti de ma torpeur par une bosse assez sévère, seul le ronron du moteur du C8 trouble la chape de silence qui nous enveloppe. Vu ma vitesse, je me demande s'ils ne se sont pas tous assoupis dans le C8! Après avoir connu les routes de la RAAM, j'ai une pensée compatissante pour Laure, Gisèle et Igor qui luttent contre le sommeil à faible vitesse depuis deux jours. Ce dernier effort soutenu précède une longue descente sur Liestal. Au loin, une luminosité diffuse indique que nous approchons d'une zone urbaine marquant la fin du calme dans lequel nous étions plongé. Il est 1h24 lorsque je signe à Frenkendorf dans la banlieue de Bâle (Time Station 18, km 958,9), ma vitesse de progression est toujours lente, l'espoir de revoir un concurrent est faible.

Peu de temps après Frenkendorf, la remontée vers le Nord s’achève en buttant contre la frontière allemande. Il est temps de mettre le cap à l’Est en direction de Rheinfelden pour les grandes retrouvailles avec le Rhin qui restera l’un des fils conducteurs du Tortour. Nous l’avons quitté à sa source vendredi soir pour le retrouver dimanche matin quelques centaines de kilomètres en aval. Les 54 kilomètres conduisant à la Time Station 19 sont d’une simplicité absolue, il s’agit d’une longue ligne droite à peine perturbée par les ondulations de la vallée du Rhin. Les quelques indices lumineux visibles dans la nuit laissent penser que nous traversons un secteur particulièrement industrialisé. Les zones d’activités s’enchaînent avec leur lot d’usines et de cheminées crachant des nuages de fumée, quelques infrastructures ferroviaires viennent égayer le tableau. Rien n’est accueillant ici, jusqu’au nom des localités qui respirent la rugosité : Laufenburg, Etzgen, Schwaderloch, Leibstadt, Koblenz.

Cette route monotone offre peu de distractions pour un esprit embrumé par la fatigue, je ressens une profonde lassitude qui se traduit subitement par des hallucinations. Lorsque les ombres au bord de la route se transforment en créatures étranges qui essaient de vous parler, lorsque les panneaux de signalisation se mettent à danser sous les projecteurs des phares, c’est que le manque de sommeil se fait cruellement sentir, il faut réagir. J’espérais faire cette nuit sans m’arrêter, malheureusement, à moins de 100 km de l’arrivée je dois encore m’arrêter pour fermer les yeux un petit quart d’heure. Seul un café bien serré me remettra les idées en place pour repartir.

Bad Zurzach, encore un nom imprononçable pour la 19e et avant dernière Time Station, il est 4h09, la barre psychologique des 1 000 km est franchie. Le sympathique bénévole, qui a attendu toute la nuit le passage des concurrents, m’invite pour une 19e signature à la saveur particulière.
 

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Terminer une épreuve Ultra efface toujours la déception de la contre performance, les derniers kilomètres constituent à ce titre un instant privilégié où les douleurs endurées pour arriver jusque là prennent subitement un sens. Comment expliquer ces minutes que l’on souhaiterait prolonger à l’infini où l’émotion nous gagne petit à petit ?

L’itinéraire a repris le cours du Rhin pour une nouvelle séance de lignes droites agrémentée de bancs de brouillard. L’humidité a rendu le froid transperçant, je décide d’enfiler une Gore-Tex  car la fatigue m’affaiblit et je grelotte, je dois également ôter mes lunettes complètement embuées.

La traversée d’Eglisau, petite cité au cachet médiéval sur les bords du Rhin, marque enfin une rupture dans le tracé rectiligne du parcours. Ce changement nous prend par surprise car pour la première fois nous commettons quelques cafouillages dans la navigation. Rien de grave, le GPS recalcule l’itinéraire :

« Tourne à droite ! »

« Euh, je ne peux pas, c’est l’entrée d’une maison ! »

Quand l’électronique délire, il n’y a rien de plus efficace que le pif pour s’orienter, alors demi-tour, droite gauche au feeling et nous voilà sur le bon itinéraire.

Discrètement, les premières lueurs du jour ont fait leur apparition à l’Est, sans le réaliser réellement je suis en train d’attaquer une troisième journée non-stop sur le vélo, heureusement il ne reste plus qu’une vingtaine de kilomètres.

Le Tortour égrène ses ultimes kilomètres dans un décor de collines campagnardes. Je ne cherche même plus à rouler vite, je me contente de pédaler en savourant le calme de la nature qui s’éveille. Je me sens bien, en accord avec moi-même, je suis en train d’achever ce défi qui m’a tant fait douter cet été.

« Souris un peu ! » me dit Laure.

J’ai toujours eu un naturel à ne pas laisser transparaître mes émotions. J’ai tellement dégusté sur les routes de Suisse que je ne sais plus si je dois être heureux ou soulagé d’en finir.

6h45, nous sommes chaleureusement accueilli à la Time Station 20 de Furlingen (km 1 064), le chrono officiel s’arrête, je signe une dernière fois la feuille d’émargement. Les bénévoles m’informent qu’il faut attendre l’escorte des motos pour rejoindre Neuhausen, l’arrivée se fait directement dans la salle du briefing. Ils me proposent une couverture en attendant pour ne pas attraper froid. Mes pensées vont immédiatement vers Laure, Gisèle et Igor qui assistent à la scène dans le C8, je préfère avant tout aller vers eux pour les remercier, mais les mots me manquent.

Quelques minutes s’écoulent avant qu’un peloton de motard débarque dans un vrombissement de moteurs. Avec un grand sourire communicatif, ils m'invitent à les suivre.

Je quitte Laure :

« On se retrouve à Neuhausen. »
 

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Fière comme un bouc, heureux comme un gamin, je roule vers Neuhausen encadré par cinq motards offrant une véritable symphonie mécanique à coup d’accélérateurs. Traversée du Rhin en amont des Chutes, quelques virages, une dernière petite côte, et voilà le Hall 4 du SIG où l’on me fait signe de rentrer en vélo. La foule en délire m’accueille dans un tonnerre d’applaudissements…Euh non… il est 6h50 et il n’y a absolument personne. L’arrivée se fait directement sur la scène du briefing où le speaker, qui a du visiblement veiller toute la nuit, m’attend pour répondre à quelques questions :

« You speak english ? »

Je fais la grimace ! Déjà qu’en temps normal j’ai du mal à m’exprimer en Anglais, dans mon état ça tient du miracle si j’arrive à aligner deux mots.

« Ok, only French…, Vous terminez le Tortour en 48h50 à la 11e place, comment vous sentez-vous ? »

« Tellement fatigué… »

Le speaker rigole, on me remet une médaille souvenir sur laquelle est inscrit :

« Tortour 2009 – Survivor »

Les organisateurs du Tortour ont fait évoluer le concept de Finisher !

Laure, Gisèle et Igor sont invités à monter sur la scène, dernières photos avec Sergio le photographe déjanté.

« Souriez ! Montrez-moi que vous avez des dents ! »

Le Tortour s’achève ainsi, mélange d'émotions contenues et de bonne humeur.
 

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La journée n’est pas pour autant terminée, il nous reste à peu près deux heures de sommeil avant que ne débutent le copieux brunch de clôture et la remises des prix. Les Survivors du Tortour sont tous invités à monter sur le podium, comme le veut la tradition sur les épreuves Ultras.

Il est l’heure maintenant de revenir à la réalité car le plus dur reste à faire : rentrer à Grenoble, ranger les affaires, et reprendre le boulot le lendemain.

Voilà l’une des grandes contradictions de l’Ultra : confrontés aux difficultés, on ne souhaite parfois qu’une seule chose, c’est que cela cesse, et quand c’est terminé on ne peut s’empêcher de nourrir des souvenirs nostalgiques !
 

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Epilogue.

Il m'aura fallu 48h50 pour venir à bout du Tortour, loin, très loin de Marko Baloh qui remporte magistralement l'épreuve en 39h09, soit 1 065 km et 15 000 mètres de dénivelées à la moyenne de 27,20 km/h, arrêts compris. Thomas Ratschob monte sur la seconde marche du podium en 41h26 confirmant ainsi sa place parmi les meilleurs après avoir terminé second à la Race Across Slovenia au mois de mai. Malgré sa défaillance de la Fluela, le triathlète Adrian Brennwald complète le podium en 42h48. 16 solos dont la féminine Trix Zgraggen ont reçu la médaille "Survivor", 9 solos n'ont pas pu rallier l'arrivée ce qui constitue un pourcentage d'abandon de 36%. Les conditions météo étaient presque parfaites pour une épreuve se déroulant en territoire helvète, à combien se serait élevé le pourcentage d'abandon avec une météo capricieuse?

Ecrire ce récit m'aura demandé bien plus que 48h50, toute la difficulté étant de trouver un ton qui se veut ni prétentieux, ni démonstratif, ni donneur de leçons. Se mettre en scène dans un récit est un exercice périlleux où l'on à vite fait de déraper en virant dans une autosatisfaction nourrit par des commentaires élogieux. Unlimited Miles a débuté en 2005 après une première participation à la RATA, l'Ultra intéressait très peu de monde en France à l'époque.  J'ai ressenti le besoin d'écrire cette histoire d'un cyclosportif qui rêvait d'autre chose, pour la partager avant tout avec ceux qui le souhaitaient. Depuis les choses ont bien changées, l'Ultra suscite envie et convoitise, le sujet est souvent abordé sur les forums de discutions de façon plus ou moins adroite. Alors je continue à raconter mes histoires dans mon coin, de façon plus ou moins adroite également, en quête d'un idéal qui se forge à la force du mollet dans un univers où la distance et le temps deviennent des notions relatives à dimension variable.

Merci aux lecteurs, bavards ou silencieux, qui auront eu la patience de tenir jusqu'au bout des quatre épisodes du Tortour. Ouf, c'est fini!
 

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Générique de fin et remerciements :

Gisèle Russias :
 

gis_leUne patience à toute épreuve, elle range et organise tout ce que sa sœur met en vrac. Gisèle a été la travailleuse de l'ombre sur le Tortour car je me rends compte que je ne l'ai pas souvent citée dans cette histoire, pourtant son rôle a été encore une fois déterminant pour le bon fonctionnement de l'assistance. Si l'Ultra est un sport de solitaire, il ne peut pas se pratiquer sans l'aide et la confiance des autres. Après le RPE, la RATA, le Glocknerman, la RAS et la RAAM, Gisèle va bientôt pouvoir monnayer son expérience sur les Ultras. Pour mieux la connaître, voici le portrait qu'elle avait écrit à l'occasion de la RAAM du Crazy Gone:

"Je suis originaire d’Ambert, dans le Livradois Forez en Auvergne.
Côté professionnel, après des études d’architecture, et après avoir exercé quelques années dans le privé, j’ai passé les concours pour entrer au ministère de l’Equipement. Depuis 10 ans, j’ai ainsi pu exercer plusieurs métiers, à Annecy en Haute-Savoie, à Clermont-Ferrand dans le Puy de Dôme puis à Gap dans les Hautes-Alpes. Aujourd’hui, je suis à Marseille où j’exerce les fonctions de chargée de communication et webmestre à la Direction des Affaires Maritimes.

Côté sport, je suis une éclectique et j’ai toujours pratiqué le sport en dilettante. J’ai d’abord fait du tennis, avant d’essayer le vélo ! 2 ans seulement ! J’ai enchaîné avec la course à pied, les petits raids « aventure » en équipe, avec course d’orientation, VTT et canoë, puis avec l’escalade, un peu de voile … Finalement, seule la course à pied a perduré ! Je viens de courir mon premier « Marseille Cassis » : un exploit !!!

Côté Ultra, j’aime les voyages et les rencontres. Beaucoup moins sportive que le reste de la famille, je suis malgré tout, à chaque fois, partante et disponible pour l’aventure. Et l’Ultra, c’est l’Aventure avec un grand « A ». J’ai découvert ces épreuves en faisant équipe avec ma sœur, Laure, pour assister Hugues, mon beau-frère : 3 RPE, 2 RATA, 1 GROSGLOCKNER, 1 REV … autant d’intensités, d’émotions, de nervosités, de fous rires, de fatigue, de victoires, de 640, de flans et de yaourts …que je n’aurais manqués pour rien au monde !..."

Igor Casimir : igor

Nous avons fait les mêmes études à l'Institut de Géographie Alpine de Grenoble. Igor est devenu professeur d'Histoire Géographie, je suis devenu Rédacteur Territorial à la Ville de Grenoble au service Gestion des Ressources Humaines, cherchez l'erreur! Igor est probablement la personne avec qui je partage le plus de souvenirs accumulés depuis plus de quinze ans sur les routes des cyclosportives françaises, italiennes, belges… Nous avons usé les mêmes maillots de l'ES St Martin d'Hères, de la Pédale Gapençaise, du Team Bioracer Cyfac, avant de prendre des directions différentes. L'Ultra nous a permis de nous retrouver de temps en temps pour quelques sorties d'entraînement au long cours, l'occasion de refaire le monde quelque part entre le massif de la Chartreuse et les routes du Trièves. Igor a déjà trois RPE à son actif et s'illustrera, j'en suis certain, sur des épreuves plus ambitieuses. J'ai été très touché lorsqu'il m'a proposé son aide pour l'assistance du Tortour, l'une des problématiques de cette discipline étant de pouvoir s'entourer de gens en qui on peut avoir entièrement confiance. Igor a été formidable, trouvant facilement les mots qui font du bien, impressionnant dans la maîtrise de la prononciation des noms germaniques du Road Book, d'un calme absolu pour gérer l'agent de police de Lausanne et les excités du volant de la République du Jura Suisse! 15 jours après le Tortour, nous nous sommes retrouvés ensemble sur les routes du Raid du Bugey pour partager le plaisir de l'effort gratuit et prolonger quelque peu les instants particuliers du Tortour.

Laure :

P1010873L'Ultra est une discipline tellement riche et exigeante qu'il serait difficile de la pratiquer sans y associer la personne avec qui on partage sa vie. Sans l'énergie déployée par Laure cet été pour me convaincre de tenter ma chance, jonglant entre entraînements et horaires de travail, jamais je n'aurai franchi la ligne d'arrivée du Tortour. Partager une passion, se comprendre, se soutenir, voilà le cadeau que m'a offert la vie en rencontrant un jour Laure.

Fin août, nous avons effectué la Drôme Vercors en couple, Laure a fait le choix d'aller moins vite sur les 170 km et 3 500 mètres de dénivelée du grand parcours seulement 6 jours après l'assistance du Tortour.

Impossible de ne pas esquisser un sourire lorsque ce sympathique cylo m'a demandé du côté du Col de Carri:

"Elle fait le grand parcours? Elle a l'habitude de faire des choses aussi dures?"

Je n'oublie pas non plus François qui a bossé le 15 août pour refaire une jeunesse au Road Burner, Stéphane qui a été attentif à mon état adaptatif durant les 7 semaines de préparation après l'assistance du Crazy Gone sur la RAAM, et bien sur mes proches que je remercie pour leur confiance.
   

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Texte: Rataman

Photos: G. Russias

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17 septembre 2009

Tortour 2009 (3e partie): Quitte ou double!

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Nuages et éclaircies sur la deuxième journée du Tortour.

Nombreux sont les mythes montagnards du cyclisme qui s'articulent autour d'une trilogie. Les amoureux de la Marmotte évoquent avec émotion l'enchaînement Croix de fer (Glandon)-Galibier-Alpe d'Huez, beaucoup d'exploits pyrénéens se sont forgés sur la trilogie Aspin-Tourmalet-Aubisque, le Ventoux est accessible par trois versants distincts et ceux qui les effectuent dans la journée sont qualifiés de cinglés,  plus modestement les aficionados de la Chartreuse ne jurent que par la trilogie Granier-Cucheron-Porte.
En grec ancien la trilogie était le nom donné à l'ensemble des trois tragédies présentées par les poètes dramatiques lorsqu'ils concourraient pour la couronne. Plus généralement, une trilogie est un ensemble de trois éléments inséparables ou qui vont bien ensemble.
Toute la problématique rencontrée en écrivant la suite du récit du Tortour était de savoir si j'arriverai à me contenter de trois parties. Le Tortour n'est pas une tragédie, la fin de l'histoire est déjà connue, alors…

La trilogie du vendredi soir: Oberalp, Gotthard, Nufenen. Jusque là tout allait bien!

Inutile de passer des heures à étudier le parcours pour comprendre qu’entre Disentis (Time Station 8, km 403,2) et le Nufenenpass (Time Station 10, km 481,1) la ballade est susceptible de se transformer en galère. Avec trois cols à plus de 2000 mètres à franchir en 78 kilomètres, pour une dénivelée positive de 3 176 m, ce secteur fait office d'examen de passage mettant à rude épreuve la volonté des concurrents.
 

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Les épreuves d’admissibilité : L’Oberalppass et le Gotthardpass.

L’Oberalppass (2044 m) est un col de haute montagne ne présentant pas de difficultés démesurées. 20 kilomètres d'ascention à 5% de moyenne, ces chiffres masquent cependant une disparité entre une longue approche assez roulante et un final corsé. J’ai eu l’opportunité d’escalader ce col il y a quinze jours lors de l’Alpen Brevet, son tracé et sa difficulté, encore bien présents dans ma mémoire, m’ont laissé un bon souvenir.

L’obscurité s’est imposée rapidement entre Disentis et Sedrun, il est temps de se métamorphoser en sapin de Noël en allumant les loupiotes. Rouler de nuit bouleverse la perception des vitesses et des distances. Cette absence de visibilité libère du contact visuel avec le compteur, le cycliste se concentre sur ses ressentis, la vitesse devient une information secondaire.

Ce soir, l’obscurité est renforcée par l’absence de lune, nous ne verrons rien du cirque montagneux de l’Oberalp, ni des sources du Rhin Antérieur. L’imaginaire a pris le relais de la vision pour reconstituer le décor environnant. Les sens fonctionnent à plein régime dans un univers opaque où la montagne affirme sa présence discrètement. L'immensité des lieux est suggérée par des masses sombres et quelques lumières scintillantes au loin, des bruits non identifiés dans les alpages rajoutent une touche de mystère à ce tableau énigmatique.

L’Oberalp débute réellement à la sortie de Sedrun où une circulation alternée nous oblige à marquer une nouvelle fois un arrêt. L’obstacle joue en ma faveur, il m’offre l’opportunité de rattraper un concurrent qui attend patiemment que le feu veuille bien passer au vert. Je reconnais l’Allemand Achim Heinze avec qui j’avais échangé quelques mots au départ de l’Alpen  Brevet. Libéré par le feu, nous attaquons côte à côte les portions difficiles de l’Oberalp. Entre deux lacets nous évoquons le RPE, Achim avait franchi en tête le Chalet Reynard lors du RPE 2008 avant de se tromper de route à Sault. Il a depuis remporté le Glocknerman et terminé second de l’Alpen Brevet, juste retour des choses pour ce garçon doué et sympathique.

La nuit a débuté sous un ciel complètement dégagé alors le petit crachin qui se met à tomber à proximité du sommet de l’Oberalp a de quoi étonner. Je me surprends même à rigoler, à croire que la météo dans le secteur d’Andermatt est maudite. Cette humidité n’est pas méchante mais elle nécessite le recours à des vêtements plus chauds pour la descente. J’ai pris une légère avance sur Achim mais il se révèle plus rapide que moi pour se couvrir au sommet.
 

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Le sommet de l'Oberalp, de jour, 15 jours plus tôt lors de l'Alpen Brevet.

Les positions restent inchangées à Andermatt (Time Station 9) où une surprise m’attend : le nom de Dani Wyss est rayé de la liste d’émargement. DNF est inscrit à l’emplacement de sa signature. Cela arrive même aux meilleurs, aucune réjouissance de ma part, seulement du respect pour ce gars hors norme.
Ce n’est pas le moment de disserter sur l’abandon de celui qui a fait plier Robic sur les routes de la RAAM, la partie est loin d’être gagnée et je dois mobiliser toutes mes ressources pour le second volet de la trilogie nocturne.

Le Gotthardpass (2108 m) n’est pas redoutable en lui-même, sa difficulté provient plus de l'enchaînement sans transition avec l’Oberalp. A peine Andermatt traversée qu’il faut déjà s’employer à gravir les premières pentes du Gotthard. Il s’agit d’un large boulevard d’altitude d'une dizaine de kilomètres agrémenté de quelques larges courbes, la pente excède  rarement les 8%. Je profite encore d’un coup de pédale efficace qui me permet de revenir sur Achim et de poursuivre seul jusqu’au sommet sans trop de difficulté. Entre deux bancs de brume, mon état de grâce ne tient plus qu’à un fil. En ultra il faut toujours se méfier d’une sensation de facilité, l'addition finit toujours par tomber.

Les possibilités de récupération dans la descente sur Airolo sont réduites à néant. Le large boulevard au revêtement sécurisant de la montée se transforme en route étroite généreusement pavée, ponctuée de lacets acrobatiques. L’exercice s'apparente à un remake de Paris-Roubaix en nocturne éprouvant physiquement et nerveusement. Le Road Burner est soumis à un traitement de choc comparable à une séance de marteau piqueur, véritable symphonie de vibrations métalliques rythmées par les claquements de chaîne sur les bases et les chocs des roues carbones sur les pavés.
Les tumultes de cette descente n'en terminent plus, je n'ai qu'une idée en tête: atteindre les lumières d'Airolo que l'on distingue au fond de la vallée, en finir avec ces pavés, et attaquer l'ascension du Nufenen. L'effort physique d'une ascension est beaucoup moins pénible que la fatigue liée à des chocs répétés.
900 mètres de dénivelées plus bas, la traversée d'Airolo livre un verdict sans appel : une fatigue sournoise s’est installée, comme si l'on m'avait tapé dessus avec un marteau durant cette descente. Pour la première fois depuis le départ, la suite du programme m'inquiète.

L'épreuve d'admission: le Nufenenpass.

Classé Hors Catégorie, le col du Nufenen est le col goudronné le plus haut de Suisse. Je l'avais franchi avec beaucoup de difficultés lors de l'Alpen Brevet où il était abordé par Ulrichen. Le versant Airolo est moins impressionnant sur le papier, 1300 mètres de dénivelées à gravir en 24 kilomètres, on a vu plus impressionnant, cependant la réalité est toute autre. Le Nufenen démarre modestement pour se terminer par une formidable succession de lacets durant 12 kilomètres avec une pente moyenne supérieure à 8%.

Ce que je craignais depuis quelques temps se confirme avec les premières rampes à fort pourcentage, mon organisme accuse une sérieuse baisse de régime que je ne parviens plus à contrôler. Debout sur les pédales, je grignote mètres après mètres les pentes du Nufenen avec la désagréable impression de tracter un semi-remorque! Il ne me reste plus que la patience et l'humilité pour négocier ces longues minutes où la réalité de mes moyens physiques du moment me rappelle à l'ordre. La montagne est impitoyable, il faut apprendre à la respecter pour qu'elle nous accepte.

Le chassé croisé avec Achim Heinze se poursuit, il met à profit les difficultés que je traverse pour me rattraper et me coller quelques longueurs dans la vue. Il est suivi de près par deux concurrents en team qui me laissent sur place également. L'ascension se poursuit en essayant de caler ma vitesse à distance en fonction de l'avancement des petits points lumineux constitués par les éclairages de mes collègues. Ces petites lumières qui gravissent à faible vitesse les lacets du Nufenen en pleine nuit ont de quoi surprendre, le spectacle est insolite. Chaque kilomètre gagné est une étape supplémentaire conduisant au sommet, l'esprit mobilise les ressources de l'organisme pour appuyer sur les pédales, le reste n'existe plus.

Laure et Igor déploient une énergie folle pour m'encourager à coup de petits mensonges:
"C'est bien, tu montes à un bon rythme!"
Il faut toujours mentir à un cycliste qui est planté.
"Le sommet n'est pas loin!"
"Pas loin" est une notion très relative, il faut avoir conscience qu'à faible vitesse, "pas loin" cela dure longtemps!
"Tu veux de la musique?"
"Oh oui!"

Le pouvoir apaisant de la musique dans les instants difficiles est considérable, l'attention se focalise sur une mélodie accrocheuse et relègue au second plan le mal aux jambes. Laure a troqué sa casquette de gestionnaire des apports caloriques pour celle de DJ des montagnes. Déferlement de décibels par les fenêtres de la voiture, retour 10 ans en arrière quand Brian Molko (Placebo) était l'auteur de bombes atomiques sonores mélangeant rage voluptueuse, rock incisif et émotions non dissimulées. C'est primaire mais ça fait du bien, le Nufenen relâche son étreinte et se laisse apprivoiser au son de Molko s'excitant sur sa guitare "Fender Jaguar". La tranquillité des marmottes a été bafouée, mais quelle délivrance lorsque je distingue au bout de la route les lumières de la Time Station du Nufenen. Il est 1h45 du matin, nous avons réussi l'épreuve d'admission donnant le droit de poursuivre le Tortour.

Le Valais en roue libre.

Le Nufenen met un terme de façon magistrale à la haute montagne sur le Tortour. Nous allons progressivement nous éloigner du massif alpin en suivant le tracé du Rhône dans le Valais puis en longeant la rive nord du Lac Léman entre Montreux et Lausanne. Les trois prochaines Time Station se caractérisent par un profil apaisé ne présentant aucune difficulté en théorie. A ce stade du parcours, la problématique repose sur une bonne gestion de la fatigue et des réserves énergétiques.
 

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Le Valais est un axe structurant au cœur du massif alpin reliant les eaux du Lac Léman avec les sources du Rhône situées plus de 100 kilomètres en amont, à proximité du col de la Furka (2431 m). Cette imposante vallée est devenue naturellement un axe de communication favorable à l'implantation des activités humaines. Une multitude de vallées transversales débouchant sur des massifs de haute altitude convergent vers le Valais. Les terres valaisannes abritent 51 sommets à plus de 4000 mètres dont le Cervin et la Pointe Dufour (4 634 m), le plus haut sommet de Suisse. Symbole de la haute montagne, le Valais possède le glacier le plus long et le plus étendu d'Europe: le Glacier d'Aletsch est reconnu au patrimoine de l’UNESCO, il mesure environ 17 km de long et son épaisseur peut atteindre 400 mètres par endroit. Le Valais est avant tout une vallée de basse altitude qui profite d'une situation d'abri, protégée des perturbations atlantiques et méditerranéennes par les hauts massifs. Ce climat sec et ensoleillé a été favorable à une culture fruitière intensive, impossible de traverser le Valais sans acheter un cageot d'abricots.
   

3

Première étape dans le Valais, la Time Station 11 relie le sommet du Nufenen à Visp (km 539,9). Nous partons de 2400 mètres d'altitude pour arriver à 600 mètres en 58 km, ce qui promet un profil sympathique. La descente du Nufenen s'effectue en toute sécurité sur une belle route autorisant des pointes de vitesse grisantes dans les phares du véhicule. Fin de la séance de roue libre à Ulrichen où il faut reprendre un pédalage tonique pour remettre en route la machine.
"Plus tu pédales moins vite, et moins tu avances plus vite!" (Michel Morin)
C'est idiot mais c'est tellement vrai! Je souhaiterai prolonger les instants de roue libre, mais la réalité est là, il faut pédaler pour avancer. La traversée nocturne du Valais ne sera pas touristique, nous ne mangerons pas d'abricots, je me contente de relier mentalement les points sur la carte et les objectifs que me fixe Laure: Münster, Reckingen, Blitzingen, Fiesch, Brig… et enfin Visp. Courte pause pour signer la feuille de pointage, il est 3h50 du matin, je suis encore en 7e position, cette place ne tient plus qu'à un fil compte tenu de la fatigue qui s'intensifie. Il reste encore plus de 500 km à parcourir avant de revoir les Chutes du Rhin, j'ai rayé volontairement cette donnée de mes pensées, seul compte l'instant présent.

88 kilomètres nous séparent de St Maurice (Time Station 12, km 628,4). Cette portion du Tortour est peu plaisante, nous empruntons les grands axes de circulation caractérisés par de longues lignes droites uniquement interrompues par les traversées d'agglomérations. Cette monotonie engendre un début de lassitude, je lutte désormais contre moi-même et une envie de me laisser aller, de dormir pour oublier ce Valais interminable.

A ce stade de l'épreuve, la différence d'allure entre les teams et les solos est énorme, d'autant plus que le règlement autorise les teams à rouler groupé entre Visp et St Maurice. Je suis violemment sorti de ma torpeur lorsque quatre coureurs relayant efficacement et bien en ligne me rattrapent à proximité de Sierre. Vision amusante d'un TGV laissant sur place un vieux tacot, l'efficacité et la facilité de ce quatuor fait plaisir à voir même si elle me renvoie la vision de ma lenteur Une petite tape dans le dos, quelques encouragements, regards compréhensifs échangés, à peine le temps de prendre conscience de cette présence que le TGV a déjà pris quelques longueurs d'avance.
Cette rencontre aurait pu faire diversion, malheureusement je ne pense plus qu'à une seule chose: m'arrêter pour fermer les yeux. Sur la route de Sion je montre du doigt le parking d'une station service pour faire comprendre que je vais m'arrêter.
"J'ai besoin de dormir. Réveillez-moi dans quinze minutes!"
Laure m'installe sur le siège passager, je ferme les yeux et débranche la machine à cogiter. J'essaie de me détendre mais rien à faire, le sommeil ne veut pas venir. Le quart d'heure s'écoule ainsi sans trouver l'apaisement espéré. J’entends déjà Laure qui tape à la vitre du C8, ce qui signifie qu'il est temps de repartir. Les premières lueurs du jour apparaissent timidement, la deuxième journée du Tortour débute difficilement sous un ciel gris.
 

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Je reprends péniblement ma route en me fixant pour prochain objectif  Martigny, là où le Rhône dessine un coude avant de remonter au nord-ouest vers le Lac Léman. Avec 30 kilomètres de lignes droites au milieu des vignes, agrémentés d'un petit vent défavorable, la monotonie de cette portion reste conforme à ce que nous traversons depuis le début du Valais. Seul fait marquant: une envie furieuse de manger n'importe quoi.

"Nous allons faire un arrêt boulangerie, tu as envie de quelque chose?"
"Oh que oui!"
Cinq minutes plus tard:
"Tu as la choix entre un pain aux raisins, un croissant aux amandes ou alors un pain au chocolat."
"Je veux bien le pain aux raisins…"
Quel bonheur d'avaler quelque chose de pas diététique!
Cinq minute plus tard:
"Je veux bien le pain au chocolat également…"
Laure en bonne gardienne des règles diététiques n'approuve pas:
"Ne te plains pas si tu as des problèmes de digestion !"
"M'en fiche… "
 
Si c'est bon pour le moral, c'est bon pour le reste!

Le grand virage vers le nord effectué par la vallée à Martigny me donne un espoir pour l'orientation du vent. Je scrute naïvement les drapeaux qui finissent par livrer leur réponse: le vent se renforce et sera défavorable au moins jusqu'au Lac Léman. Inutile de s'énerver, le vélo est un sport d'extérieur où la patience et les facultés d'adaptation sont les seules armes efficaces contre les éléments météorologiques. 7h54, je pointe à St Maurice encore en 7e position. Comment enrayer ce passage à vide qui dure depuis déjà trop longtemps?

Envie de solitude.

Sans aucun regret je laisse le Valais derrière moi. J'avance à tâtons avec un manque cruel de lucidité entre Aigle et Montreux, agressé par le vacarme d'une circulation trop dense. Le comble du ridicule est atteint lorsque je me retrouve affalé sur le bitume après avoir raté le déclenchement des mes pédales automatiques à un "stop". Le Tortour vire à la torture… mais je connaissais la règle du jeu en tentant le pari de boucler l'épreuve, ce n'est plus le moment de m'apitoyer sur mon sort, je suis là parce que je l'ai voulu.
 

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Les bords du Lac Léman entre Montreux et Lausanne sont probablement des lieux remarquables d'une grande richesse paysagère. Je les traverse comme un automate programmé pour pédaler, insensible aux perspectives offertes par cette grande étendue d'eau dans laquelle se reflète un ciel menaçant qui n’hésite pas à lâcher une brève averse. Un sentiment de mélancolie profonde se dégage de ce tableau où l’eau, les montagnes et les nuages se confondent dans un nuancé de gris. Montreux et Vevey ont étendu leur urbanisation de façon presque continue le long du Léman, le cycliste n’y est pas le bien venu surtout lorsqu’il est suivi par une voiture à faible vitesse. Nous formons un bouchon ambulant qui n’est pas apprécié par les automobilistes locaux.
 

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L’urbanisation relâche son emprise du côté de Cully au profit d’un paysage de vignobles escarpés surplombant le Lac Léman. Le vent du Nord Ouest se renforce, je le maudis de rendre la progression si difficile, mais je le remercie en même temps de chasser les nuages écartant ainsi tout risque d’averse. Cycliste et vent forment un vieux couple aux relations conflictuelles, tantôt amis, tantôt ennemis.
Je poursuis ma route mécaniquement en direction de Lausanne, j'essaie de focaliser mon esprit sur des points positifs du type "tant que j'avance c'est que ça va", "chaque coup de pédale me rapproche de l'arrivée".
Fini la gloriole, tout ce qui roule me laisse sur place. Quelques cyclos me doublent sans un mot avec une facilité déconcertante, ils doivent bien se marrer en me voyant ramer avec mon équipement high tech et mon assistance rapprochée. Ma bulle se referme pour rester imperméable aux éléments extérieurs, savoir gérer les passages est une composante essentielle de l’ultra, je dois tenir pour franchir ce cap difficile.

   

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La traversée de Lausanne s'effectue par un cheminement complexe où la circulation automobile devient à nouveau agressive. Nous ne sommes pas les bienvenus au sein de la ville où siège le Comité International Olympique et les autorités locales nous le font savoir. La police arrête le C8 :

" Vous faites quoi comme ça? Vous savez que vous constituez une entrave à la circulation? Ça fait depuis six heure ce matin que nous avons des cyclistes qui défilent comme cela, les riverains se plaignent…"

Igor explique calmement le contexte pour éviter le conflit et précise qu'ils vont cesser de me suivre de façon rapprochée. J'ai poursuivit ma route sans rien voir de cette scène. La chance est avec nous, le policier suisse laisse repartir le C8 dans un grand moment de compréhension.

Morges est à portée de main (Time Station 13, km 695,2), j'avance péniblement sans trop savoir pourquoi, j'aimerai relancer la machine mais rien à faire!

"Allez Rico!"

Qui est-ce qui me connaît dans le coin?

Deux cyclistes attendent au bord de la route et démarrent à mon passage pour m'accompagner. Je me souviens subitement des échanges sur le net avec Frédéric Hervé, le Breton Suisse de l'Alpen Brevet, qui souhaitait venir m'encourager sur les routes du Tortour. C'est sympathique comme geste, mais je suis tellement cuit que je ne sais pas quoi dire.

"Tu sais que tu n'es pas beau à voir!"

C'est une telle évidence que je n'ai pas grand-chose à rajouter.

"Je peux te coller des mines alors?"

"Fais toi plaisir!"

"On peut te donner un coup de main si tu veux?"

"C'est interdit par le règlement…"

Frédéric est accompagné de Philippe:

"Salut c'est Philippe. Tu te souviens, Philippe l'inconnu!"

J'ai beau sonder ma mémoire, impossible de remettre Philippe "l'inconnu". Alors je continue à pédaler comme un zombi jusqu'à la Time Station, incapable de tenir une discussion. Il est 10h19 lorsque je signe encore en 7e position. Je souhaiterai être seul pour ne pas affronter le regard de ceux qui sont venus gentiment m'encourager et qui me découvrent dans un sale état.
 

      

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En prenant la direction du Nord, la prochaine Time Station est symbolique car elle entame le retour vers Neuhausen. Elle est courte (50 km) et musclée avec le franchissement du col du Marchairuz (1447m) sur le flanc Sud-est du massif du Jura. Mon état de fatigue ne me rend pas optimiste, d'autant plus que le vent du Nord complique la tâche. Je repars en direction d'Aubonne en compagnie de Frédéric et Philippe dont la fraicheur du coup de pédale me démoralise.
Frédéric me décrit précisément le profil du Marchairuz,  puis prend de l'avance, s'arrête pour me voir passer, et me redouble avec une facilité déconcertante, tandis que Philippe reste légèrement en retrait.
"Cela ne te dérange pas si on t'accompagne un peu?"
Poliment je répond que non, alors que je n'aspire qu'à une chose: être seul pour gérer le peu de forces dont je dispose. Est-ce pas excès de sauvagerie lié à mon caractère de vieil ours solitaire, ou par pudeur de ne pas me montrer en spectacle à la ramasse? Je ne sais plus trop…
Frédéric et Philippe comprennent la situation et prennent le large dans l'ascension, nous nous quittons d'un grand geste de la main qui veut dire au revoir et bon courage. Je les retrouve un peu plus haut dans la traversée de St Georges pour une dernière salve d'encouragements, merci à vous deux.
 

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La montée du Marchairuz possède tous les atouts pour combler un cycliste: une pente modeste pour démarrer, des replats pour relancer, des points de vue sur la Lac Léman pour contempler, un final plus pentu pour forcer. De cette montée il ne me reste que des souvenirs pénibles, les temps de passage révèleront plus tard que j'ai effectué la montée la plus lente du Marchairuz parmi les finishers du Tortour. Le sommet est franchi dans la fraicheur du vent du Nord sans réelle émotion. Je marque une brève pause a côté de Laure qui m'aide à enfiler un coupe vent, sous le regard étonné de quelques randonneurs assistant malgré eux au spectacle d'un Ultra déconfit.
 

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La suite est un mélange de vagues souvenirs qui conduisent à Orbe (km 770): une crevaison vite dépannée dans la descente du Marchairuz, la Vallée de Joux, la rencontre avec Eric Prost, la discussion avec François Grandjean à L'abbaye (Time Station 14), jusqu'à cette décision providentielle:
"Hugues, tu vas t'arrêter et dormir! Tu repartiras beaucoup mieux après!"

Le cyclisme sur longue distance apprend à apprécier les choses simples, comme profiter du confort d'un siège passager pour mettre au repos un corps fatigué. L'habitacle d'une voiture à l'arrêt permet de créer un cocon dans lequel il est bon de se laisser vaincre par un sommeil refoulé depuis de trop longues heures. Fermer les yeux pour déconnecter les neurones, oublier la réalité du temps et de la distance, difficile de décrire cet instant furtif où en quelques secondes l'esprit se met en mode pause. Le temps se fige, la douleur n'existe plus, plongé dans un sommeil profond, mon corps digère les 770 km qu'il a fallu avaler pour atterrir à Orbe.

Toc, toc, toc!
Toc, toc, toc!
"Je suis où? Qu'est ce qui se passe?"
J'ouvre un œil, inspection rapide des lieux: je suis assis dans le C8, je suis déguisé en cycliste et je pue!
"Ah oui, c'est vrai, le Tortour, j'avais oublié…!"
Laure me regarde à l'extérieur du véhicule en tapotant sur la vitre pour m'extirper du sommeil profond dans lequel je suis plongé.
"Allez, il faut repartir!"
Je sors brusquement de mon état comateux pris de panique car je n’ai aucune idée du temps qui s’est écoulé depuis le début de l’arrêt.
"J'ai dormi combien de temps?"
" Trois quarts d'heure!"
"Pourquoi tu m'as laissé dormir si longtemps?!" Je ressens d’abord de l’énervement puis je réfléchis quelques secondes et préfère rester silencieux. Je sais que Laure a pris la bonne décision en me laissant dormir. Alors quitte à profiter de cet arrêt prolongé, je change de cuissard et de maillot pour me sentir propre. J’effectue mentalement un rapide bilan : il fait beau, les principales difficultés ont été franchies, il ne reste plus que 300 km, je suis largement dans les délais pour terminer l’épreuve, j’ai une assistance formidable qui compte sur moi, je suis venu sur le Tortour sans ambition de performance, alors je ne vois aucune raison objective qui justifierai un abandon.
Si je jette l'éponge aujourd'hui à Orbe, il ne faudra plus me parler d'Ultra. Si je termine le Tortour, peut être que je pourrai me projeter sur d'autres défis. Le chocolat aura un bien meilleur goût avec la satisfaction du boulot accompli!
   

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Aaaaaarrrrgggghhhh, il y aura un Tortour 4e partie!
 


 
Dernière minute :

Je me permets de relayer une info, car l'intéressé n'osera pas se mettre en avant.

Hier, Jeudi 17 septembre à 8 h 30, Philippe BALLAND (7e sur la RATA 2008 et vainqueur du REV 2009) s'est élancé sur le versant Nord du Ventoux par Malaucène pour une tentative sur 24 heures avec assistance.
La première montée a été avalée en 1h33 (descente en 14 minutes, je ne sais pas si il y avait des sachets dans la voiture pour vomir!), 2e montée en 1h29, 3e montée en 1h31, puis visiblement les temps d'ascension se sont échelonnés jusqu'à 1h50 pour arriver à la 10e ascension.
Philippe a magistralement conclu sa tentative vers 7h ce matin avec 11 ascensions en 22h20, rejoignant ainsi Stéphane Roubio et Jean Pascal Roux sur la liste des meilleurs performers sur le Ventoux.

Avec beaucoup d'humilité, Philippe avouait ce matin au téléphone que monter et descendre le Ventoux pendant 24 heures c'est un truc de dingue. Selon lui les 12 ascensions sont réalisables.

Bravo Philippe!

Posté par rataman à 22:00 - Tortour - Commentaires [13] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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07 septembre 2009

Tortour 2009 (2e partie) : Jusque là tout va bien!

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Le cyclisme sur longue distance apprend à apprécier les choses simples, comme profiter du confort d'un siège passager pour mettre au repos un corps fatigué. L'habitacle d'une voiture à l'arrêt permet de créer un cocon dans lequel il est bon de se laisser vaincre par un sommeil refoulé depuis de trop longues heures. Fermer les yeux pour déconnecter les neurones, oublier la réalité du temps et de la distance, difficile de décrire cet instant furtif où en quelques secondes l'esprit se met en mode pause. Le temps se fige, la douleur n'existe plus, plongé dans un sommeil profond, mon corps digère les 770 km qu'il a fallu avaler pour atterrir à Orbe. Re(tor)tour en arrière et zoom sur les premières heures du Tortour.
 

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Le Tortour est avant tout une épreuve Ultra où peu de choses sont laissées au hasard. On  ne peut que souligner la qualité du travail effectué en amont par les organisateurs pour que l'événement se déroule dans les meilleures conditions: communication des informations efficace par le biais du site internet, repérage et test du parcours effectué par les organisateurs, road book et fichiers GPS téléchargeables, règlement complet téléchargeable… Le Tortour a vu le jour grâce à la volonté de Hape Narr, Günter Wagner, Joko Vogel et Matthias Knill.

Ce quatuor connaît bien son sujet pour avoir à son actif plusieurs participations à la Race Across America et à l'Iron Man d'Hawaï.

Dès la veille du départ, le programme des formalités à accomplir est organisé selon un timing précis. L'accueil des concurrents s'effectue en plein cœur d'un complexe industriel, le SIG (Schweizerische Industrie Gesellschaft), Société Industrielle Suisse active depuis plus de 150 ans dans l'armement et les chemins de fer, spécialisée depuis le début des années 2000 dans l'emballage et l'agroalimentaire. Cette austérité industrielle est rapidement effacée par les premiers contacts avec le staff d'organisation. L'accueil est courtois et nous sommes bien renseignés en dépit d'un aller-retour incessant entre allemand, anglais et français pour arriver à se faire comprendre.

13 h : distribution des dossards, road book et autres documents de course, balise GPS, cadeaux divers dont un stock conséquent de boisson énergétique 100% naturelle pour booster l'assistance.
13h30 : Pique-nique improvisé entre deux containers à l'ombre d'un entrepôt.

14 h: Check-up technique détendu avec contrôle du véhicule et des vélos.
15 h: Photo officielle du coureur et du team avec Sergio qui manie aussi bien l'objectif numérique que le sens de l'humour. Tout le monde se marre sur la photo!

18 h: Briefing malheureusement tout en allemand nécessitant la recherche d'un traducteur pour bien comprendre les dernières consignes.

19 h : Pasta-Party à volonté!
 

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Le départ d'un rendez-vous sportif auquel on pense depuis longtemps est toujours vécu comme une délivrance où se mélangent appréhension et excitation. Vendredi 21 août à 5h55 précise 25 concurrents solo s'élancent groupés pour effectuer le Tour de Suisse en un minimum de temps. En dehors des favoris, on retiendra également la participation de quatre féminines (Giancarla Agostini, Nicole Fehr, Anita Serafini, Trix Zgraggen) et de Beny Furer. Prenez le temps de surfer sur le site de Beny pour comprendre le phénomène.

La grande ballade débute dans un silence religieux à peine perturbé par le sifflement des boyaux sur la route. Neuhausen est traversée dans la pénombre de l'aube conférant à ces premiers kilomètres une ambiance feutrée favorable à la concentration. Le matériel employé par quelques concurrents est impressionnant: cadre contre la montre avec roues lenticulaires, roues à bâtons, casque profilé. Le règlement autorise l'emploi de vélos spécifiques sur les portions roulantes et la possibilité de changer de vélo en fonction du profil. Nous roulons groupés à une allure régulière, le drafting étant autorisé jusqu'à la première Time Station. Les premières appréhensions se sont envolées, le Tortour est bel et bien réel maintenant, fini le rêve.
 

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Time Station 1: Steckborn (km 31,7) 6 h 53, jusque là tout va bien!

Le Rhin et le Lac de Constance constituent le fil conducteur de ce début de parcours. A part une incursion dans la localité de Dissenhofen, nous empruntons une route nationale qui suit au plus près le cours du Rhin et l'Untersee (Lac inférieur) via Stein a Rhein, Mamunern et Steckborn.  Le Lac de Constance (Bodensee en Allemand) est un imposant lac naturel (536km²) situé à la frontière entre la Suisse, l'Allemagne et l'Autriche, composé en réalité de deux lacs indépendants, l’Obersee ( lac supérieur ), l’Untersee ( lac inférieur ). Rien à signaler sur le plan sportif sur cette portion, si ce n'est une accélération brutale à proximité de Steckborn pour permettre aux favoris de déterminer l'ordre de passage à la signature de la feuille d'émargement. Je n'ai pas les moyens de jouer les premiers rôles sur cette course, alors je prends cela cool, pas d'énervement dans la bousculade de la signature, je repars à peu près en 10e position, c'est parti pour plus de 1 000 km en non-drafting.
 

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Time Station 2: Rorchsach (km 80,7), 8h15, jusque là tout va bien!

Le profil est plat, seules les traversées d'agglomérations et le code la route à respecter (feux, stop…) viennent rompre l'allure. Progressivement chacun trouve sa position en fonction du rythme qu'il souhaite s'imposer. Difficile de trouver le juste milieu entre l'envie d'appuyer en se laissant griser par la vitesse et la prudence qui nous dicte d'économiser nos forces. Les concurrents se suivent de près compte tenu de la fraîcheur des organismes et du peu de difficultés rencontrées jusque là, le moindre ralentissement est propice aux regroupements. L’instinct cycliste étant de trouver un abri, la tentation de former un peloton est grande. La présence d’officiels nous rappelle que le principe du Tortour repose sur le non drafting, restons respectueux du règlement.
 

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Les bords du Lac de Constance sont marqués par une urbanisation dense. Les agglomérations avec leurs collections de ronds points en tout genre s’enchaînent de façon presque continue. Kreuzlingen forme avec Constance une seule et même ville que seule la frontière suisse allemande permet de différencier. La traversée de cette zone urbaine est délicate pour les cyclistes, réclamant une bonne dose d’attention pour trouver son itinéraire. Deux concurrents devant moi ont fait les frais de cet effort de navigation. Je les vois hésiter dans un rond point et prendre deux décisions contradictoires. Le premier coupe la route du second et cela se termine par une jolie gamelle. Ouf, elle n’était pas pour moi celle-là ! Je ralentis, les deux gars se sont déjà relevés, rien de grave heureusement.
 

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Ronds points, lignes droites, et points de vue sur le Lac de Constance s’enchaînent jusqu’à Rorchsach  à une moyenne flatteuse. Près de 36km/h pour cette Time Station, je suis dans ma phase : « je suis trop fort ! », « trop facile ! », « l’ultra ce n’est pas plus dur que de mettre un pied devant l’autre ! », « même pas mal ! », « finger in the noze ! », « tout sur la plaque ! ». Je pointe en 8e position, pourvu que ça dure.

Time Station 3 : Buchs (km 139,6), 9h57, jusque là tout va bien!

Une déviation rend confuse la sortie de Rorchsach. Sur ce point le règlement précise que les cyclistes doivent suivre les déviations mises en place, sauf que dans le flot de la circulation j'ai perdu la signalisation de la déviation. Alors à l'instinct je navigue dans Rorschach pour finalement traverser une zone de travaux sur une voie ferrée qui m'oblige à déchausser. Tout rentre dans l'ordre rapidement lorsqu'un panneau m'indique que je suis dans la bonne direction. Un coup de fil à Laure pour les rassurer car avec les aléas de la circulation en zone urbaine, nous nous sommes perdus de vue.
 

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St  Margrethen marque le bout du Lac de Constance, l'itinéraire entame une large courbe vers le sud pour retrouver la vallée du Rhin. Les kilomètres défilent toujours à bonne allure, le moral est bon car je me sens relativement bien. Le coup de pédale est léger, sensation que je n'avais plus réellement ressenti depuis quelques temps. Je suis conscient que cela ne durera pas pendant deux jours à ce régime, alors j'en profite. Le profil devient plus vallonné sans réellement ralentir la progression entre Altstatten, Oberriet et Buchs. Le Rhin a creusé une large vallée en U bordée par une belle collection de sommets à plus de 2000 mètres. La tonalité montagnarde du Tour de Suisse commence à s'affirmer. Courte pause signature à Buchs en 7e position, pourvu que ça dure.
    
Time Station 4: Fideris (km 185,7), 11h25, jusque là tout va bien!

Entre Buchs et Sargans l'itinéraire longe la frontière du Liechtenstein, 4e plus petit Etat indépendant d'Europe marqué par son économie vigoureuse. Capitale du Liechtenstein, Vaduz est un nom qui a marqué mon imaginaire non pas pour sa puissance financière mais pour avoir accueilli le départ des trois éditions de la XXalps, une épreuve Ultra délirante qui a malheureusement disparu. La XXalps proposait ni plus ni moins de rejoindre les bords de la méditerranée en passant les Alpes autrichienne, italienne, suisse et française et en enchaînant le plus de cols monstrueux possibles. Une route des Alpes version XXL de 2 500 km et 55 000 mètres de dénivelées qui a été le théâtre de superbes épisodes opposant Wolfgang Fashing à Andréas Clavadetscher. Le vainqueur de la dernière édition de la XXalps n'est autre que Dani Wyss.
 

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Traversée rapide de la station thermale de Bad Ragaz  suivie d'un passage sur la rive droite du Rhin jusqu'à Landquart, porte d'entrée dans le canton des Grisons. Nous délaissons le Rhin pour attaquer la montagne par l'étroite vallée encaissée de Prattigau. L'ambiance change radicalement, les versants se resserrent, la roche devient abrupte. L'allemand Achim Heinze, vainqueur du dernier Glocknerman, a effectué un départ prudent et commence à produire son effort. Il me rattrape et me laisse sur place avec un différentiel de vitesse impressionnant à la sortie de Schiers. La tête de course est déjà beaucoup plus loin devant, ce n'est plus mon souci. Je me contente de gérer mon potentiel du jour qui me satisfait déjà amplement. Nouvelle signature vite expédiée en 8e position à Fideris, pourvu que ça dure.
 

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Time Station 5: Zernez (km 244,8), 14h07, jusque là tout va bien!

Une circulation alternée a été mise en place pour cause de travaux à la sortie de Fideris. Nous sommes obligés de marquer l'arrêt ce qui permet de constater que nous sommes quatre concurrents dans un mouchoir de poche: Hachim Heinze, Beny Furer, Urs Samtleben, et moi-même.

A la sortie de Kublis nous butons sur les premières pentes significatives. Une longue rampe au pourcentage respectable rend l'effort beaucoup plus intense. Ce changement radical de rythme et de braquet  après plus de 200 km sur le grand plateau constitue un excellent test pour évaluer la bonne gestion de l'effort depuis le départ. Verdict plutôt encourageant: l'organisme encaisse de façon satisfaisante cette nouvelle contrainte. J'arrive à Klösters les mains dans le dos et sur la plaque! Trop facile l'UltraJ  Cette apparente facilité est vite remise en cause par une méchante bosse de 6km à la sortie de Klöster avec quelques portions à forts pourcentages. Il est temps d'employer les petits braquets.
 

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Altitude 1631m, après le franchissement de la localité de Wolfgang, nous suivons une large vallée d'altitude, Davos est en point de mire. Si pour l'élite de la planète Davos est synonyme de World Economic Forum, pour les concurrents du Tortour Davos marque le début de l'ascension de la Flüelapass (2383 m). Je connais bien ce col pour l'avoir franchi à quatre reprises, dont trois fois au cours de la Race Across The Alps. Rien d'insurmontable pour qui n'est pas encore trop entamé, ce qui est le cas aujourd'hui. Les premières rampes se négocient aisément, aidé par une brise thermique montante. J'éprouve une grande satisfaction à évoluer à des vitesses flatteuses, quel contraste avec la RATA où la Flüela se gravit au courage avec les crampons et le piolet. Température et luminosité sont parfaites pour profiter pleinement de l'ascension. Les 14 kilomètres de la Flüela sont un régal à parcourir, alpages et hautes montagnes se conjuguent pour former un décor de toute beauté. Les derniers kilomètres opposent plus de résistance, ils nécessitent une adaptation de l'allure et du braquet pour conserver un effort constant sans risquer le surrégime.
   

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J'ai la surprise de rattraper à proximité du sommet le dossard 108, Adrian Brennwald, un suisse spécialiste des doubles Iron Man (7,6 km de natation, 360 km de vélo, et 84 km de course à pied) et triples Iron Man (11,4 km de natation, 540 km de vélo, 126 km de course à pied), il s'est également illustré sur quelques Ultra Trail comme le Tour du Mont Blanc et la Diagonale des Fous à la Réunion. La lecture de son CV révèle quand même un titre de Champion du Monde sur le double Iron Man en 2007 et de Champion d’Europe en 2009. Adrian semble accuser une grosse fringale, le visage livide, en train de plonger la main dans un sachet de pates de fruits que lui a donné son assistance. Je lui glisse un petit mot d’encouragement avant de basculer dans la descente rapide sur Susch.
 

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Les suisses aiment les travaux routiers, je dois marquer une courte pause dans la descente pour respecter un feu de circulation alternée. Adrian me rejoint et nous abordons la basse vallée de l’Engadin ensemble où une mauvaise surprise nous attend : la brise thermique est maintenant défavorable ! C’est à regret qu’il faut laisser suffisamment d’espace entre nous deux pour respecter le non-drafting. Pour la première fois depuis le départ, entre Susch et Zernez, mes jambes me rappellent que l’Ultra n’est pas si facile que ça ! Signature un peu moins vite expédiée à Zernez en 8e position. Pourvu que ça dure.

Time Station 6 : Julierpass (km 290,9), 16h25, premières difficultés.

Dès la sortie de Zernez, le vent reprend son travail de sape. Avancer à bonne allure devient difficile et je me surprends à maudire cette vallée de L’Engadin qui possède pourtant beaucoup de charmes. Nous en prenons pour 30 km sur un profil ascendant entre Zuoz, Bever et Samedan. Longues lignes droites et montées anodines usantes s’enchaînent pour aboutir à St Moritz.


 
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Cette station de ski à l’histoire ancienne se distingue pour avoir accueilli à deux reprises les jeux olympiques d’hiver (1924 et 1948). Son palace, le Badrutt's Palace Hôtel,  ses hôtels de luxe, ses cures thermales, son domaine skiable prestigieux, ont fait de St Moritz un lieu attractif pour la « Haute Société » depuis la fin du 19e siècle. Drôle de contraste entre un ultra commençant à sentir le fauve croisant du regard quelques individus huppés aux tenues impeccables. Une furieuse envie de péter me prend dans les rues de St Moritz, mais je me retiens, restons digne ! Nous quittons ce haut lieu par une courte descente en direction de Silvaplana avec une vue sur le Lac du même nom. Paysage de carte postale, si l’homme a été attiré par cet endroit ce n’est pas par hasard.
 

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Fini les rêveries, Igor m’indique qu’il va falloir prendre à droite direction le Julierpass (2284m) et que le départ risque d’être un peu raide. Je ne connais pas le Julierpass, je me réjouis de pouvoir rajouter un nouveau col à plus de 2000m à ma collection. C’est parti pour 7 km de grimpette sur une route large comme les suisses savent en faire en haute montagne. Les premières rampes sont effectivement redoutables et nécessitent l’emploi de braquets assez modestes pour ne pas rester planté. Adrian Brennwald ne se laisse pas impressionné, attaque le Julierpass vigoureusement et prend le large. Il semble avoir trouvé son second souffle alors que de mon côté le coup de pédale a perdu de son efficacité, fini la sensation d’aisance de la Flüela. Peut-être est-ce normal et que j’en demande trop à mon organisme après près de 300 km parcourus ? Cette difficulté passagère ne m’inquiète pas, pour l’instant mon attention est accaparée par le spectacle alpin offert par le Julierpass. Le vallon par lequel chemine la route est cerné par les hauts sommets à plus de 3000 mètres, une belle lumière de fin d’après midi mettant formidablement bien en valeur ce paysage d’alpages et de rochers.
 

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Pas d’arrêt au sommet, la Time Station a été positionnée 2 km en contrebas dans la descente sur le parking d’un restaurant. Surprise à la signature, je suis en 7e position, j'ai doublé quelqu'un sans m'en rendre compte mais j'ai perdu le fil de la course car nous commençons à être rattrapés par les teams. Sur les conseils de Laure qui veille à mon alimentation avec une rigueur quasi professionnelle, je marque au Julierpass ma première pause assise pour manger du plus consistant.

"Good job!" Un petit souvenir de la RAAM signé Gisèle et c'est reparti. Ambiance détendue, pourvu que ça dure.
 

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Time Station 7: Sils (km 337,3), 17h49, jusque là tout va bien.

Voilà une Time Station plaisante au profil essentiellement descendant. A part quelques remontées qui viennent rompre l'allure, c'est sans effort intense que nous découvrons la vallée de l'Oberhalbstein qui borde le massif du même nom dominé par le Piz Platta à 3392 m. Seul sujet de préoccupation sur cette portion: les nuages bourgeonnants et la couleur sombre prise subitement par le ciel, tout cela n'annonce rien de bon. Faire du vélo en Suisse sans un petit orage serait suspect, alors restons dans la norme! Le tonnerre gronde à la sortie de Tiefencastel, prélude à une belle saucée courte et intense nécessitant l'opération K-way/garde-boue. La fin de la descente est rendue délicate par la route détrempée. Concentration et prudence s'imposent, une erreur arrive vite sur route glissante, je ne me laisse par distraire par ce concurrent rattrapé à la faveur d'une remontée. Il chevauche un beau Cervelo P4 qui avait attiré mon attention ce matin au départ.

Ce n'était qu'un bref orage comme il y en a fréquemment en fin de journée en montagne. L'optimisme est de retour avec la vision du ciel qui se déchire à l'horizon, un peu d'humidité n'a jamais fait de mal à un ultra. Signature à Sils vite expédiée toujours en 7e position, un concurrent a du me doubler lorsque je me suis arrêté à la Time Station précédante du Julierpass. Le moral est bon avec le retour du soleil, pourvu que ça dure.
 

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Time Station 8: Disentis (km 403,2), 20h25, jusque là tout va bien.

Les conditions sont idéales, vent faible et température douce, le fond de vallée menant à Bonaduz est parsemé de petites côtes négociées sans trop de difficultés. Grande satisfaction d'être arrivé jusqu'ici sans soucis majeurs, je profite pleinement du Tortour, rien que pour ces instants je suis heureux d'avoir dépassé mes craintes pour venir ici.

A Bonaduz, nous délaissons l'axe principal de la vallée pour aller explorer une petite route pittoresque qui attaque le flanc de la montagne par une belle série de lacets avant d'atteindre le village de Versam. Igor me prévient que ça va être acrobatique étant donné que la route est indiquée comme dangereuse sur la carte et que le Road Book mentionne des zones de travaux non revêtues.

L'organisme réagit encore bien dans cette ascension musclée, fin des difficultés à Versam, village d'un calme absolu baigné par les derniers rayons du soleil. Ciel limpide, couleurs contrastées et éclatantes, j'aime particulièrement ces ambiances de fin de journée d'été en montagne.

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Retour dans la vallée à Llanz où nous retrouvons notre vieil ami le Rhin. Il s'agit plus précisément du Rhin antérieur (Vorderrhein) qui ne prend ce nom qu'après la confluence avec le Rhin postérieur quelques kilomètres en amont de Coire. Il ne reste plus qu'à suivre le cours du Vorderrhein durant une trentaine de kilomètres en faux plat montant pour rallier Disentis. Cette première journée sur le Tortour touche à sa fin, j'en conserverai un excellent souvenir. Une nouvelle partie va débuter avec la nuit, d'autant plus que nous abordons la portion la plus difficile du Tortour avec l'enchaînement Oberalppass (2044m), Gotthardpass (2108m), Nufenenpass (2478m). Je prolonge l'arrêt à la Time Station de Disentis le temps d'enfiler quelques affaires plus chaudes, de mettre en place l'éclairage. Signature en 7e position, Marko Baloh mène la danse loin devant. La surprise vient de Daniel Wyss qui n'a pointé qu'une demi-heure avant moi. Immense respect pour ces deux athlètes qui étaient sur les routes de la RAAM il y a deux mois, nous n'évoluons pas sur la même planète.

Moral gonflé à bloc, c'est avec optimisme que j'aborde cette première nuit. Je ne vois aucune raison pour que cela ne dure pas!
   

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A suivre...

31 août 2009

Tortour 2009 (1ere partie) : Doutes et convictions.

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Les Chutes du Rhin, les plus grandes chutes d'eau d'Europe.

Qui connaît Neuhausen am Rheinfall, petite commune coquette située au Nord de la Suisse à proximité de la frontière allemande dans le canton Schaffhouse?
Comment peut-on se retrouver par une belle journée estivale de la fin août à Neuhausen am Rheinfall, allongé sur une pelouse bien entretenue avec vue imprenable sur les Chutes du Rhin, I-pod dans les oreilles pour se détendre.
Les "Rheinfall" constituent le lieu idéal pour déconnecter quelques instants en se recentrant sur soi, tant le spectacle offert par ce fracas aquatique inspire l"humilité face à la force de la nature. De la force il va en falloir pour venir à bout du Tortour, une toute nouvelle épreuve Ultra dont le but consiste à effectuer le tour de la Suisse dans le sens des aiguilles d'une montre et en non-stop, soit une  virée de 1 070 km et 15 000 dénivelée à boucler en 56 heures maximum.
 

Rheinfall2
Si vous passez un jour par Neuhausen, suivez les flèches "Rheinfall"
pour découvrir ceci!
 
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Rajoutez le son à l'image...
 
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...pour sentir l'écume...

Lorsque l'appréhension devient perceptible, la musique devient pour moi le meilleur des remèdes pour lâcher prise. Aidé par le grondement permanent  et la puissance visuelle des "Rheinfall", je m'abandonne en savourant les méandres musicaux de DM Stith et son sublime "Heavy Ghost". Il existe des musiques impossibles à décrire pour tout esprit trop cartésien, des musiciens " inclassables de génie" et "réfractaires aux cases". "DM Stith est pourtant unique. Et inaccessible à l'entendement pour quiconque ne l'aurait entendu. Les meilleures comparaisons, les qualificatifs les plus précis ne sauraient décrire « Heavy Ghost ». C'est étrange et déroutant, mais une fois essayé, on ne s'en passe plus. Une chose est sûre : on ne sort pas indemne de cette expérience musicale. On entre définitivement dans un univers torturé, un songe imprévisible. C'est profond sans être lourd. Léger sans être superficiel. C'est un fantôme délicieux, un ange vagabondant dans les méandres d'une musique délicieusement obscure." (Christophe Payet)
   


  Braid Of Voices - Extrait de "Heavy Ghost de DM Stith
(cliquez à gauche pour écouter le morceau.)
   

rheinfall_sieste
...et faire la sieste!

Instant extrêmement égoïste et précieux en apesanteur entre un spectacle visuel exceptionnel et une expérience musicale troublante. Tentative d'élévation spirituelle alors que Laure, Gisèle et Igor s'emploient à une tache beaucoup plus matérialiste qui consiste à aller acheter le ravitaillement à la Coop de Neuhausen. Il ne faut surtout pas oublier l'un des fondamentaux d'un voyage en Suisse: ramener du Chocolat. Finalement l'Ultra fonctionne comme un grand écart permanent entre un besoin d'évasion spirituelle et la satisfaction des besoins/fonctions primaires type: "j'ai faim", "j'ai soif", "j'ai chaud", "j'ai froid" "j'ai sommeil", "j'ai mal"…
 

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Satisfaction du besoin primaire "jai faim" au Julierpass!
Nutella à la petite cuillère? Non, sportdej chocolat!

   

Allongé devant les "Rheinfall", plongé dans mes pensées, je ne sais pas encore quel sera le scénario du Tortour, mais ce dont je suis certain c'est que le chemin parcouru depuis le retour de l'assistance RAAM pour me retrouver ici s'apparente à une épreuve difficile parsemée de doutes. Entre le voyage et l'assistance du Crazy Gone, notre aventure du mois de juin aura  représentée plus de 15 jours de vagabondage à travers les Etats-Unis en tirant sur le sommeil, le confort,  l'alimentation, en gérant le stress et la fatigue, cumulé avec une reprise du travail moins de 24 heures après avoir débarqué de l'avion. Je n'avais pas bien appréhendé ces paramètres en m'inscrivant au Tortour cet hiver. Vouloir se reconstruire une forme physique suffisante en 7 semaines pour affronter une épreuve de 1 000 km non-stop était un pari plutôt aléatoire. Longtemps je garderai en mémoire ces sorties effectuées dans la canicule grenobloise où mon corps refusait de me renvoyer des signaux encourageants, scotché sur les pentes du Balcon de Belledonne, cherchant désespérément un braquet adéquat. Grands moments de solitude à faible vitesse dont le verdict était sans appel: revoir mes ambitions à la baisse.
 

doutes
Que de doutes pour arriver sur les routes du Tortour.

Je ne compte plus le nombre de fois où j'ai eu envie de dire "stop", le Tortour ça sera sans moi. Cependant, l'idée d'abandonner sans avoir tenté ma chance était presque plus terrifiante que d'en baver pour boucler ce Tour de Suisse. Il est parfois plus difficile de renoncer que d'aller jusqu'au bout de ses idées.
 

Ne_pas_renoncer
Il est parfois plus difficile de renoncer que d'aller jusqu'au bout de ses idées.


Du rêve à la réalité.

Vendredi 21 août, 3h30 du matin, mon réveil/téléphone portable/appareil photo/camera numérique/walkman MP3/GPS/wifi/3G+ me sort d'un sommeil pas profond du tout au son de "Why?" et son formidable "Alopecia", l'un des meilleurs albums de l'année 2008 qui a souvent tourné en boucle à la maison avec ses mélodies entêtantes. A tâtons je m'extirpe du lit pour atteindre la cuisine. Volontairement je reste dans l'obscurité, histoire de respecter l'intensité dramatique de ces quelques  tartines trempées dans un bol de thé, derniers instants de calme avant le grand chantier qui s'annonce.
Mais pourquoi les organisateurs du Tortour ont-ils programmé un départ à 5h55?
Encore une question sans réponse!
Mais qu'est ce que je fiche là à avaler péniblement mon bout de pain à une heure si matinale?
Je suis là parce que j'en ai envie, personne ne m'a forcé à venir! Je me rends compte qu'il est beaucoup plus facile d'annoncer fièrement ses objectifs sur son blog que de les réaliser! Alors il est temps de vivre pleinement l'instant présent. Se donner la chance de prendre le départ d'une épreuve comme le Tortour est un cadeau que m'offre la vie, je dois constamment garder cela en tête.

L'appétit n'est pas extraordinaire alors je ne me force pas. J'ai déjeuné seul, sans bruit, laissant Laure, Gisèle et Igor émerger tranquillement. J'ai un peu de temps devant moi alors je retourne m'allonger avant de terminer les préparatifs. Je recule au maximum l'instant où je vais enfiler cette tenue de cycliste que je ne vais plus quitter durant 48 heures. J'ai mes habitudes et mes superstitions: tartine de pommade anti-frottement sur les pieds et les fesses, baume chauffant dans les reins pour le confort, je préfère ce cuissard un peu usé qui m'a souvent porté chance, je change au dernier moment de paire de chaussettes car celle-ci sont neuves et je ne les ai jamais testé, je ressors mon vieux bandana rouge avec lequel j'ai connu mes plus belles réussites en cyclosportives… Il faudrait filmer un Ultra qui se prépare, il y a de quoi sourire.
 

beringen
Nous avons trouvé le gîte à Beringen à proximité de Neuhausen.

Il va bientôt falloir quitter le gîte de Beringen où la famille Meyer nous a accueillis. Il fait encore nuit noire, j'ai décidé d'effectuer en vélo les 5km qui nous séparent du départ pour entrer progressivement dans ma bulle et me familiariser avec cet univers restreint et intime qui sera mon quotidien durant les deux prochains jours. Le guidon, la selle, les pédales, les dérailleurs, les roues, cet ensemble mécanique doit être fluide, en symbiose avec le cycliste, les points d'appuis doivent être naturels. C'est une alchimie complexe que l'on ressent dès les premiers coups de pédale, on écoute la mécanique et les signaux du corps, les premières sensations sont souvent extrêmement précieuses et apportent beaucoup d'informations sur ce que sera le déroulement de l'épreuve en terme de ressentis.
 

check_ok
Check OK!
Le Road Burner a passé le contrôle technique.

   

Mes trois anges gardiens ont organisé la voiture au mieux pour caser le vélo de rechange, le petit matériel de réparation, toute ma garde robe d'affaires de rechange pour anticiper les pires conditions météo, le ravitaillement pour le coureur et l'assistance, et plein d 'autres choses qui ont leur utilité lorsqu'il faut vivre à 3 dans une voiture pendant 2 jours . Encore une fois je bénéficie d'une assistance de toute première qualité.
Laure et Gisèle sont devenues redoutables dans l'art de faire avancer un Ultra fatigué, à toutes les deux leur CV devient remarquable: 1 Bordeaux-Paris, 4 RPE dont 1 en solo pour Laure, 4 RATA, 1 REV, 1 Glocknerman, 1 RAS, 1 RAAM… que rajouter de plus?
Pour le Tortour, Igor est venu renforcer le duo des Russias Sister.  30 centimètres nous séparent mais combien de souvenirs forts nous rapprochent? Des conneries faites sur les bancs de la fac aux péripéties partagées sur les routes des cyclosportives à la fin des années 90, Igor et moi étions inséparables, surnommé "Laurel et Hardy" ou encore "Dupond et Dupont" dans le peloton. Le Tortour a fonctionné comme une immense machine à faire remonter des souvenirs de complicité enfouis dans ma mémoire, un long flash-back entrecoupé d'aller-retour entre le passé et la réalité des routes suisses.
 

Derniers_preparatifs
Derniers préparatifs.

Les assistances sur les épreuves Ultras sont de plus en plus montrées du doigt, polluantes, c'est ridicule de se faire suivre par une bagnole, autant monter dedans… Peut-être, cependant je préfère remercier ceux qui m'ont consacré un peu de leur temps plutôt que d'entamer une polémique. Sur le Tortour l'assistance est obligatoire pour conserver des conditions de sécurités suffisantes. Le délai de 56 heures à respecter et le caractère compétitif de l'épreuve engendreraient peut-être une prise de risque mal maîtrisée si l'épreuve était effectuée sans assistance?

5h30, je pédale dans une douceur remarquable pour rejoindre le départ qui sera donné à Neuhausen au pied des "Rheinfall". Le Road Burner fait une jolie musique ce matin, la mécanique est fluide, seul les nouveaux patins de freins viennent gâcher cette sérénité en produisant un bruit digne d'un cochon que l'on étriperait. Je prends d'ailleurs un malin plaisir à faire hurler mes jantes dans les rues endormies de Neuhausen!

 

Avec_Dani_Wyss
Quelques mots échangés avec Dani Wyss.
Un instant mémorable pour moi.

5h45, la petite trentaine d'Ultras est réunie au pied de l'arche gonflable aux couleurs du Tortour. Personne ne frime, conscient de l'ampleur de la tache à accomplir dans les prochaines heures. Je retrouve Thomas Ratschob assis à côté de Dani Wyss, nous nous saluons mutuellement, je suis impressionné de serrer la main d'une légende de l'ultra.
"Salut Rico!" Je suis sur le cul, en plus Wyss se souvient de mon nom. Je me sens comme un gamin devant son idole qui vient de lui signer un autographe!
"Félicitation pour la RAAM!" Je n'ai rien trouvé de plus intelligent à dire.
Thomas me demande comment ça va. Je lui explique que je n'ai pas la grande forme et que je n'ai qu'un seul objectif: terminer l'épreuve. Comme il est cycliste et qu'il sait que tout cycliste est un menteur potentiel sur son état de forme, il rigole. J'aimerai bien mentir, mais je réalise soudainement qu'annoncer que l'on n'a pas la grande forme lorsque l'on est au départ d'une épreuve de 1 000 km et 15 000 m  de dénivelée peut faire sourire. Je me sens un peu bête!
Wyss et Ratschob jouent à domicile, ils sont naturellement les deux favoris de l'épreuve. Cependant Marko Baloh n'est pas venu faire de la figuration. Il compte bien arbitrer les débats et tirer son épingle des jeux.

5h55: grondement des Chutes du Rhin en bruit de fond, claquement des pédales automatiques, applaudissements et encouragements. Le Tortour est parti, fini le rêve, place à la réalité.

30 heures plus tard.
 

D_part
Départ sur les rives du Lac de Constance.
au_bord_du_lac
   

Nous avons longé le Lac de Constance au petit matin, traversé les cols alpins avec la Fluelapass (2383 m), le Julierpass(2284 m), L'oberalpass (2044 m), le Gotthardpass (2091 m), le Nufenenpass (2480 m), essuyé un orage, joué avec le vent parfois favorable, parfois défavorable, traversé la nuit à plus de 2000 mètres d'altitude. Un long ruban de 770 km marqué par des sensations et des émotions contrastées, un cheminement tout en méandres qui aboutit à Orbe, une petite commune discrète du Canton de Vaud nichée au pied du plateau du Haut Jura qui restera dans ma mémoire comme une étape clé dans le scénario du Tortour 2009.
Pas de faits marquant dans l'histoire de cette bourgade, si ce n'est l'installation d'usines Nestlé au début du XXe siècle d'où provient maintenant la majoprité de la production mondiale de capsules Nespresso. Georges Clooney, acteur emblématique et représentant de la marque Nespresso, ne connaît surement pas Orbe. Il ignore donc que Orbe est connu par les cyclistes pour être le départ de la Wysam333, une belle cyclosportive de 333 km qui offre l'opportunité à ceux qui le souhaitent de vivre une expérience abordable sur une distance peu commune. Laure et moi avons effectué nos premiers pas sur longue distance sur la Wysam, 2004 pour moi, 2005 et 2006 pour Laure, encore quelques souvenirs mémorables.
 

Marchairuz
Avant d'atteindre Orbe, il fallait franchir le Col du Marchairuz (1449 m).

Samedi 22 août 2009, pour la 4e fois depuis 6 ans notre chemin passe par Orbe. Le moins que l'on puisse dire c'est que je suis cramoisi. Depuis ce matin quelque chose s'est déréglé et je ne parviens plus à maintenir une allure respectable. Le Valais, Le Lac Léman, Montreux, Lausanne, Morges, le Marchairuz, la Vallée de Joux, j'ai géré le peu de forces disponibles pour relier tous ces lieux, avancer et encore avancer quoi qu'il arrive, l'aisance de vendredi est malheureusement un lointain souvenir. La barre des 30 heures d'efforts est franchie, mes idées sont embrouillées et je me contente de gérer les besoins primaires: faim, soif… Ma progression se fait par micro-objectifs. Combien de kilomètres jusqu'à la prochaine bifurcation? Ne surtout pas penser à ce qu'il me reste à accomplir dans sa globalité, je dois tronçonner, saucissonner le parcours, me fixer des objectifs très proches et facilement accessibles.
 

Ravitos
T'as pas du saucisson?

J'ai eu de la compagnie du côté du Lac de Joux. Eric Prost, utilisateur convaincu des vélos de François Kérautret, est venu m'encourager sympathiquement après la descente du Marchairuz. Nous avons roulé côté à côte jusqu'à la Time Station de L'Abbaye. Bien que mes facultés intellectuelles dans cet état de fatigue soient proches du zéro absolu, Eric m'accompagne patiemment au grès de quelques échanges décousus, je ne suis plus en mesure de mener une discussion construite. J'apprends qu'Eric travaille dans le décolletage, premier fournisseur  de l'industrie lunetière française, et collabore également avec François pour la mise au point des roues en produisant  les fameux écrous gyroscopiques à revêtement spécial permettant de disperser l'augmentation de température dans les rayons.
 

Vall_e_de_joux
Sur la route de L'Abbaye (TS 14), la vallée de Joux avec la Dent de Vaulion en point de mire.

Time Station 14 de l'Abbaye (km 745), je prolonge l'arrêt pour m'asseoir et manger du consistant. Le dossard 112, François Grandjean, est arrivé quelques minutes après moi et me voit déboussolé, affalé sur mon siège pliant. Il comprend rapidement que je traverse un gros passage à vide et prend le temps pour venir me parler.
"Il ne faut plus lâcher le morceau maintenant. Je connais bien la fin du parcours, je l'ai faite en intégralité il y a quinze jours. Il ne reste plus de difficultés insurmontables et il faut compter environ 12 à 13 heures pour rallier l'arrivée, un peu plus vu la fatigue et le vent. Accroche-toi, c'est trop bête de renoncer ici!".
La gentillesse et la bonne humeur de François Grandjean est communicative, il me décrit en détail avec un bel accent suisse la fin du parcours, et repart en me souhaitant bon courage.  Ces quelques mots sincères échangés en toute simplicité ont eu un effet bénéfique, regain d'optimisme qui me pousse à poursuivre ma route. Avancer me rapproche de l'arrivée, il n'y a pas d'autres issues possibles à cette histoire.
 

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Le lac de Joux.

Je retrouve Eric à la sortie de L'Abbaye qui est resté discrètement en retrait durant la Time Station. Reprise de notre discussion hachée et déstructurée. J'éprouve autant de difficulté à m'exprimer qu'à négocier cette bosse insignifiante pour un cyclo fringant, tellement pénible pour un Ultra cramoisi. Nous franchissons un point qui ressemble à un col suivi d'une longue descente sur Vaulion où je m'accorde de longues plages de roue libre pour ne plus avoir l'impression de lutter contre le vent. La fatigue est énorme, je ne profite plus de rien alors que nous bénéficions de vues remarquables sur les plaines jouxtant le Lac Neuchâtel. Derniers kilomètres avec Eric, il m'annonce qu'il est temps pour lui de faire demi-tour. Derniers encouragements :"Hugues, jusqu'au bout maintenant! Allez, j'ai confiance en toi!"

Se retrouver seul lorsque la fatigue atteint un stade avancé n'a rien d'effrayant. Le cycliste ultra fonctionne à l'économie d'énergie, à l'économie de pensées, plongé dans une bulle personnelle imperméable à toute notion de distance et de durée. Cet univers se bâti au fil des kilomètres, lorsque le corps a trouvé un mode de fonctionnement en adéquation avec un esprit qui a accepté la douleur.

Km 770, nous arrivons dans la localité d'Orbe que nous connaissons bien.
"Hugues, tu vas t'arrêter et dormir! Tu repartiras beaucoup mieux après!"
Je ne proteste pas, c'est probablement la meilleur décision à prendre compte tenu de ma vitesse de progression qui a pris une sacrée claque. Igor gare le C8 à l'écart de la route, ivre de fatigue je quitte casque et chaussures et m'affale sur le siège passager. Boules-Quiès  dans les oreilles, je sombre dans un sommeil profond quelques secondes après avoir fermé les yeux. Il doit être 3 heures de l'après midi et il reste environ 300 km à parcourir, mais tout cela n'a plus beaucoup d'importance pour moi.
 

A_suivre

A suivre...

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17 août 2009

Tortour 2009

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Programme chargé pour les 21-22-23 août 2009. Le Tortour est une nouvelle épreuve Ultra qui voit le jour cette année. Elle est ouverte aux concurrents solos et aux teams 3 coureurs et 6 coureurs. La règle du jeux est simple: effectuer le Tour de Suisse in "one shot"! Le réglement reprend les grandes lignes de ce qui est appliqué sur la RAAM, c'est à dire non drafting et assistance obligatoire, pointages aux Times Stations, respect des règles de sécurité, du code de la route et du Road Book. Le parcours a de quoi impressionner avec 1 077,8 km et 15 572 mètres de dénivelées à parcourir en moins de 56 heures pour être classé. Le départ sera donné de Neuhausen am Rheinfall (Chutes du Rhin), canton de Shaffhousen à proximité de la frontière allemande, au Nord de Zurich. A partir de Vendredi 21 août, 6h du matin pour les solos, 7h pour les équipes, les concurrents s'élanceront pour un beau défi.
Le site de l'épreuve (http://www.tortour.ch/) devrait relayer les temps de passage des concurrents aux 20 Times Stations ainsi qu'un suivi GPS de l'épreuve.

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Voici le détail des Times Stations:

Départ : Neuhausen
 
TS 1 Steckborn:
longueur de l'étape : 35,8 km
dénivelée de l'étape : 187 m
distance totale depuis le départ :35,8 km
dénivelée totale depuis le départ: 187 m
Horaires de passage  (24 km/h - 21 km/h): Vendredi 21 août 7h29 - 7h42
 
TS 2 Rorschach:
longueur de l'étape : 51,4 km
dénivelée de l'étape : 223 m
distance totale depuis le départ :87,2 km
dénivelée totale depuis le départ: 410 m
Horaires de passage  (24 km/h - 21 km/h): Vendredi 21 août 9h38 - 10h09
 
TS 3 Buchs:
longueur de l'étape : 53,5 km
dénivelée de l'étape : 249 m
distance totale depuis le départ :140,7 km
dénivelée totale depuis le départ: 659 m
Horaires de passage  (24 km/h - 21 km/h): Vendredi 21 août 11h51 - 12h42
 
TS 4 Fideris:
longueur de l'étape : 48,3 km
dénivelée de l'étape : 444 m
distance totale depuis le départ :189 km
dénivelée totale depuis le départ: 1103 m
Horaires de passage  (24 km/h - 21 km/h): Vendredi 21 août 13h52 - 15h00
 
TS 5 Zernez:
longueur de l'étape : 57,5 km
dénivelée de l'étape : 2055 m
distance totale depuis le départ : 246,5 km
dénivelée totale depuis le départ: 3158 m
Horaires de passage  (24 km/h - 21 km/h): Vendredi 16h16 - 17h44
 
TS 6 Julierpass:
longueur de l'étape : 45,3 km
dénivelée de l'étape : 1108 m
distance totale depuis le départ : 291,8 km
dénivelée totale depuis le départ: 4266 m
Horaires de passage  (24 km/h - 21 km/h): Vendredi 18h09 - 19h53
 
TS 7 Sils:
longueur de l'étape : 48,7 km
dénivelée de l'étape : 863 m
distance totale depuis le départ : 340,5 km
dénivelée totale depuis le départ: 5129 m
Horaires de passage  (24 km/h - 21 km/h): Vendredi 20h11 - 22h12
 
TS 8 Disentis:
longueur de l'étape : 65,3 km
dénivelée de l'étape : 1566 m
distance totale depuis le départ : 405,8 km
dénivelée totale depuis le départ: 6695 m
Horaires de passage  (24 km/h - 21 km/h): Vendredi 22h54 - samedi 1h19
 

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Comme lors de l'Alpen Brevet, nous emprunterons l'Oberalp Pass entre
Disentis et Andermatt. Deux différences notables:
- nous passerons vraissemblablement de nuit.
- nous aurons déjà 400km dans les papattes!

 

TS 9 Andermatt:
longueur de l'étape : 32,8 km
dénivelée de l'étape : 1067 m
distance totale depuis le départ : 438,6 km
dénivelée totale depuis le départ: 7762 m
Horaires de passage  (24 km/h - 21 km/h): samedi 0h16 - samedi 2h53
 
TS 10 Nufenenpass:

longueur de l'étape : 51,1 km
dénivelée de l'étape : 2203 m
distance totale depuis le départ : 489,7 km
dénivelée totale depuis le départ: 9965 m
Horaires de passage  (24 km/h - 21 km/h): samedi 2h24 - 5h19
 
TS 11 Visp:
longueur de l'étape : 58,4 km
dénivelée de l'étape : 417 m
distance totale depuis le départ : 548,1 km
dénivelée totale depuis le départ: 10 382 m
Horaires de passage (24 km/h - 21 km/h): samedi 4h50 - 8h06
 
TS 12 St Maurice:
longueur de l'étape : 87 km
dénivelée de l'étape : 443 m
distance totale depuis le départ : 635,1 km
dénivelée totale depuis le départ: 10 825 m
Horaires de passage  (24 km/h - 21 km/h): samedi 8h27 - 12h14
 
TS 13 Morges:
longueur de l'étape : 66,8 km
dénivelée de l'étape : 439 m
distance totale depuis le départ : 701,9 km
dénivelée totale depuis le départ: 11 264 m
Horaires de passage  (24 km/h - 21 km/h): samedi 11h14 - 15h25
 
TS 14 L'Abbaye:
longueur de l'étape : 50,2 km
dénivelée de l'étape : 1244 m
distance totale depuis le départ : 752,1 km
dénivelée totale depuis le départ: 12 508 m
Horaires de passage (24 km/h - 21 km/h): samedi 13h20 - 17h48

TS 15 Estravayer Le Lac:
longueur de l'étape : 55,3 km
dénivelée de l'étape : 414 m
distance totale depuis le départ : 807,4 km
dénivelée totale depuis le départ: 12 922 m
Horaires de passage  (24 km/h - 21 km/h): samedi 15h38 - 20h26
 
TS 16 Lamboing:
longueur de l'étape : 54,3 km
dénivelée de l'étape : 714 m
distance totale depuis le départ : 861,7 km
dénivelée totale depuis le départ: 13 636 m
Horaires de passage  (24 km/h - 21 km/h): samedi 17h54 - 23h02

TS 17 Delémont:
longueur de l'étape : 54,9 km
dénivelée de l'étape : 515 m
distance totale depuis le départ : 916,6 km
dénivelée totale depuis le départ: 14 151 m
Horaires de passage  (24 km/h - 21 km/h): samedi 20h11 - dimanche 1h38

TS 18 Frenkendorf:
longueur de l'étape : 51,2 km
dénivelée de l'étape : 577 m
distance totale depuis le départ : 967,8 km
dénivelée totale depuis le départ: 14 728 m
Horaires de passage  (24 km/h - 21 km/h): samedi 22h19 - dimanche 4h05
 
TS 19 Zurzach:
longueur de l'étape : 54,3 km
dénivelée de l'étape : 378 m
distance totale depuis le départ : 1022,1 km
dénivelée totale depuis le départ: 15 106 m
Horaires de passage  (24 km/h - 21 km/h): dimanche 0h35 - dimanche 6h40

TS 20 (arrivée): Neuhausen:
longueur de l'étape : 55,7 km
dénivelée de l'étape : 466 m
distance totale depuis le départ : 1077,8 km
dénivelée totale depuis le départ: 15 572 m
Horaires de passage  (24 km/h - 21 km/h): dimanche 2h54 - dimanche 9h19
 


les engagés : http://www.tortour.ch/index.php?ix=15
le concept : http://www.tortour.ch/index.php?ix=2
le réglement : http://www.tortour.ch/we_download/Tortour_Reglement_2009_francais_final.pdf
le parcours: http://www.tortour.ch/index.php?ix=4
le road book à télécharger: http://www.tortour.ch/index.php?ix=17

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29 juillet 2009

Rasrperaam!

A
Once upon a time in the West...

   

Drôle de titre pour relancer Unlimited Miles, à l'image d'une drôle de saison que j'aimerai bien relancer également. Si le vélo est un sport accessible et populaire, il est avant tout l'apprentissage de l'humilité. Pour celui qui se fixe des challenges ambitieux à atteindre, qu'ils soient compétitifs ou non, la difficulté de l'effort renvoie immédiatement l'individu à la réalité de ses capacités.

Le vélo est un vaste univers où les formes de pratiques, les philosophies, les idéologies, se croisent, s’enrichissent, se rejètent où s’ignorent. Chaque individu trouve une part de bonheur dans son approche du vélo, qu’il soit randonneur, compétiteur, touriste, flâneur… Quoi de plus idiot que cette phrase entendue fréquemment  dans le microcosme cycliste :

« Moi je roule pour le plaisir ! »

Faudrait-il opposer ceux qui roulent pour le plaisir et ceux qui roulent pour se faire ch… ?
L’une des richesses du cyclisme réside dans la diversité des personnalités que l’on croise au grès de ses pérégrinations. Alors pour rigoler un peu, et pour alimenter cet article fourre tout, voici une classification caricaturale et humoristique des différents profils que l’on peut croiser sur les routes :

- Les surdoués qui n'ont jamais mal, et/ou qui roulent peu pour être bon. Catégorie très énervante !
- Les surdoués qui roulent beaucoup, mais qui ne le disent pas. Catégorie énervante également mais surtout amusante.
- Les surdoués qui roulent beaucoup et qui le disent. Catégorie qui suscite l’admiration.
- Les flemmards qui ne roulent jamais et qui en bavent, ceux-là savent pourquoi ils sont scotchés au bitume. Catégorie qui rassure les autres.
- Les besogneux qui doivent beaucoup rouler pour avoir le droit de se croire bon et en baver. Un jour ou l'autre ils sont scotchés au bitume et ne savent pas pourquoi.
J'ai encore eu la preuve cette année que j'appartenais à ce groupe.

De cette classification sommaire se dégagent plusieurs types de personnalités :
- Le vrai bon, qui sait qu'il est bon, et qui reste modeste.
- Le vrai bon, qui sait qu'il est bon, et qui se la pète.
- Le vrai bon, qui ne sait pas qu'il est bon, et qui en général demeure modeste.
- Le faux bon, qui pense être bon, et qui se la joue modeste.
- Le faux bon, qui pense être bon, et qui se la pète.
- Le vrai mauvais, qui ne sait pas qu'il est mauvais, et qui en général se la pète. Cette catégorie est assez similaire à la précédente, à la nuance près que le vrai mauvais est toujours mauvais et que le faux bon et parfois bon.
- Le vrai mauvais, qui sait qu'il est mauvais, et qui en général se la joue profil bas.

Bien entendu, ce délire est à prendre au deuxième degré, toutes ressemblance avec des personnages existants ou ayant existés n'est que pure coïncidence.

Même si 2009 n'est pas encore terminée, cette fin de décennie ne restera pas dans ma mémoire sur le plan sportif. Avec pour l'instant une gamelle à la Bisou et un DNF en Slovénie, j'ai connu des années plus glorieuses. Peu importe, si je dois ne conserver que le positif, 2009 restera une année enrichissante marquée par des expériences nouvelles.
 

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Du Karst Slovène au petit matin...
 
B
... en passant par le Mont Ventoux...
 
C
...et Monument Valley!

Ta RAS en Slovénie.

Après l'enchaînement délirant  RPE, Glocknerman, RATA et REV effectué en 2008, j'étais persuadé que plus grand-chose ne pouvait me pousser à l'abandon. Et pourtant début mai sur la Race Across Slovenia, c'est vers le 700e kilomètre que je jetais l'éponge après une succession infernale de bosses dans les vignes du côté de Maribor.

Cette scène étrange restera longtemps gravé dans ma mémoire. Pour la troisième fois en peu de temps je m'arrête sur le siège avant du C8 pour fermer les yeux, encore un prétexte pour ne plus avoir mal pendant une vingtaine de minutes. Je me bats depuis près de 24 heures avec des douleurs tendineuses au mollet droit et au genou gauche, à cela s'ajoute une main gauche qui ne répond plus. Perte de mobilité des doigts, tendinites, c'est la totale, l'expérience de la longue distance avec un seul membre valide n'est pas ce qu'il y a de plus agréable. J'ai réussi à maintenir un rythme honorable pendant 450 km, mais depuis la fin de journée c'est sauve qui peut. Où le corps et le mental trouvent-il les ressources pour continuer? A quoi tout ce cirque rime t'il ? Pourquoi s'imposer de telles douleurs?

Je n'aime pas parler de souffrance sur une ultra. La souffrance est quelque chose que l'on subit, une maladie, un accident, une peine profonde… Le terme "douleur" correspond mieux à ce que l'on endure sur une ultra: mal aux jambes, aux pieds, aux fesses… Il suffit de dire stop, et les douleurs cessent. Nous maîtrisons ce que nous nous infligeons, inutile de se plaindre car nous sommes complices de nos douleurs. La douleur fait partie du plaisir, on l'apprivoise, on s'y habitue, on apprend à la contrôler. Mais lorsque la douleur devient souffrance, il est temps de se poser les bonnes questions.

Laure et Gisèle attendent patiemment à l'arrière du C8 tandis que Bertrand se caille dehors allongé sous un abri bus. Je ferme les yeux mais impossible de trouver le moindre réconfort, les doutes m'assaillent. Le silence profond n'est interrompu que par le bruit des  quelques concurrents qui nous dépassent. Cela fait déjà bien longtemps que je me contre fiche du classement. Il est temps de faire le point:

"Bon, il nous reste combien? 500 kilomètres environ?"
"Oui c'est ça!"
"A mon rythme j'en ai pour pas loin de 24 heures! Vous vous sentez capables de tenir encore une journée?"
"Oui, pas de problème, ne t'inquiète pas!"
" Bon alors je repars."

Le mental a encore une fois repris le dessus. Je m'extirpe du C8, Bertrand ouvre un œil, je tente quelques pas pour satisfaire un besoin naturel et je manque de m'étaler sous la douleur du genou. Check-up mental rapide de la situation, jusqu'à présent je n'avais pas admis que l'abandon était la plus sage des décisions, et en une fraction de seconde cette solution me paraît subitement inévitable. J'ai tenté ma chance sur le RAS et je me suis planté, il faut l'admettre. Dégrafer le casque et éteindre les lumières, deux gestes simples qui veulent dire stop.

Abattu je me tourne vers Laure:
"Voilà, ça sera Did Not Finished!"
A mon grand étonnement elle ne proteste pas.

Abandonner n'est pas une solution de facilité. Si sur l'instant on met fin à nos douleurs immédiates, on sait pertinemment qu'il va falloir gérer "l'après". Et même si tout cela n'est que du sport, il n'est jamais facile de digérer un échec sur un événement que l'on a préparé à 150% durant quatre mois. Je pourrai me trouver X raisons qui m'ont conduit à cet abandon, je préfère me contenter de :" Cela n'a pas fonctionné comme je le voulais, c'est tout!"

 

D
Traversée des Alpes Julienne en Slovénie, col de Vrisc.

Le juste prix.

En pleine crise du pouvoir d’achat, dans un contexte où le prix des épreuves sportives est souvent montré du doigt, à quoi avons-nous droit pour 200 euros d’inscription. Revue de détails :

- En cadeaux de bienvenue :  un T-shirt, un maillot cycliste aux couleurs de la RAS, des bidons géants, et quelques bricoles très utiles genre poster, baume pour les lèvres, porte clés…
 
- Avant la course : Un Road Book très détaillé et compréhensible, un briefing technique, un diner en grandes pompes avec musique (bruyante), tirage au sort des horaires de départ en présence des coureurs lors du repas, contrôle technique des véhicules d’assistance et des vélos.
 
- Pendant la course : Un départ grandiose en début de soirée en plein centre de Postojna, les concurrents s’élancent toutes les deux minutes sur une rampe digne du Tour de France avec musique tonitruante et projecteurs hollywoodiens, 12 contrôles officiels, un suivi GPS des concurrents en temps réel, et des commissaires officiels et banalisés qui veillent au respect du règlement. Un décryptage de ce dernier révèle l'importance accordée à l'éthique et à la sécurité : non drafting obligatoire, respect du code de la route (interdiction absolue de bruler les feux), et assistance rapprochée obligatoire, même pour aller faire pipi.
 
- Après la course : je n’en sais rien, je n’ai pas eu la possibilité d’aller jusque là. Des récompenses en argent sont accordées aux différents vainqueurs masculin et féminin, sujet sensible, on aime ou on n’aime pas. Pour ma part cela ne me choque pas. L’Ultra se pratique en Europe de l’Est dans un contexte radicalement différent de ce que nous connaissons en France. Les épreuves mettent en place une communication conséquente auprès des médias, les athlètes qui y participent sont reconnus sur le plan international et vivent parfois de leur pratique sportive. L’esprit de compétition y est clairement affirmé, et de ce fait la RAS s'adresse à des ultras possédant un minimum d’expérience. On peut déplorer que la RAS soit une épreuve axée sur la performance avec les travers que cela entraîne (récompenses, classements, compétition, athlètes semi professionnels, sponsors avec enjeux financiers, grand show, communication à l'échelle nationale...), laissant peu de place à une convivialité bon enfant, et pourtant on ne peut pas nier que le Fair-play et le respect restent des valeurs fondamentales mises en avant par les organisateurs.

Entre les 50 euros du REV, convivial à souhait, avec saucisson et cancoillotte, road book à tracer soit même, les 150 euros du RPE avec course d'orientation et paella géante, les 200 euros de la RAS avec la totale, les 400 euros du Glocknerman et de la RATA avec des contrôles à effectuer soit même via SMS et 10 000 euros de primes remises aux 10 premiers, le spectre du rapport qualité prix sur les épreuves dites Ultra en Europe est large. A nous de bien déterminer ce que nous recherchons en nous engageant sur une épreuve Ultra, l'organisateur propose, les concurrents disposent. Les moyens logistiques et humains mis en œuvre, les contextes culturel et financier, sont tellement disparates  d'une épreuve à l'autre que le débat du juste prix ne peut qu'engendrer des débats passionnés. Participer à une Ultra implique un coût financier conséquent entre l'inscription, le voyage, l'hébergement, la logistique, la préparation... Cette démarche doit rester un choix et non un sacrifice sur le plan financier même si il implique de faire des concessions. Jusqu'à présent je n'ai encore jamais regretté ce choix.

On peut également décider de se lancer sur de tels parcours en autonomie totale, sans tambours ni trompettes, l'expérience sera tout aussi enrichissante et remarquable et le coût fianncier nettement plus modeste. Les débats sur la pratique de la longue distance sont infinis, signe que cette forme d'effort est séduisante et engendre désir, envie, mépris ou indifférence. A nous de définir ce que nous recherchons en nous engageant sur une épreuve dite Ultra.

 

E
Glass Elevator: entrée dans le désert de Californie.

Le RPE et la RAAM en thérapie.

Après une grosse désillusion, l'envie de tout arrêter est une réaction prévisible. Entre les pépins physiques, les doutes, la période post RAS restera marquée par une profonde incertitude. Comment remonter la pente? Tout arrêter n'est pas une solution si c'est pour nourrir des regrets à l'infini.

Les expériences du RPE avec Laure, et l’assistance de Dominique sur la RAAM ont constitué des occasions rêvées pour prendre du recul, tout en marquant un temps d’arrêt dans une pratique frénétique et addictive. A la sortie je constate que ma dépendance aux sports d’endurance est loin d’être en voie de guérison.

Le Raid Provence Extrême c’est 580 km de paysages grandioses: le Ventoux, le plateau de Valensole, le Verdon, le Vaucluse, le Luberon, les Alpilles… une ballade hors du temps avec des sensations uniques procurées par la lumière et les senteurs provençales.
Nous nous sommes engagés au RPE cet hiver, Laure et moi, en formule Grand Randonneur. Laure a préparé cet objectif patiemment pour s’offrir et vivre une première expérience sur une épreuve au format ultra. Alors malgré un physique chancelant, un mental au fond du trou, des avis qui me disent « non », comment aurais-je pu refuser cette invitation à l’évasion en partageant le RPE avec Laure ?

 

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Au dessu d'Aiguines, le RPE aborde les Gorges du Verdon et pénètre
dans une nouvelle dimension.

Nous avions initialement prévu de faire le RPE chacun à notre allure. La décision de le faire ensemble a été prise le matin même en rejoignant le départ en voiture :
« Laure, est-ce que ça t’embêtes si je roule avec toi ? »
« Non,  tu fais ce qu’il te semblera le mieux pour toi. »
Voilà comment on se retrouve à passer une nuit blanche sur un vélo avec sa femme. Nous n’avons pas beaucoup parlé durant ces 580 kms, mais que d’émotions.

 

G
Les Gorges du Verdon, suspendu entre ciel et terre.

En dehors de l’aspect exceptionnel et mythique que représente la RAAM pour un apprenti Ultra, le défi majeur pour moi était d’effectuer une coupure totale de vélo durant 17 jours en plein mois de juin. Le truc impensable pour un roule-toujours comme moi. A ma grande surprise je n’ai pas eu à traverser de phase dépressive profonde accompagnée de compulsions nerveuses, exception faite des excentricités alimentaires. L’intensité de la tâche à accomplir sur les routes de la RAAM est telle qu’on en oublie tout. Il est quasi impossible de décrire le quotidien vécu durant cette traversée. Comment retranscrire par des mots simples la force d’un tel périple dont il nous reste des souvenirs incroyables, des sensations mélangeant émotions, inquiétudes, fatigue intense, petites contrariétés et grands bonheurs ? La RAAM, il faut la vivre pour comprendre.

 

H
Paysage à proximité de Mexican Hat (Utah).

La suite.

Que la reprise est dure ! Je cherche désespérément une paire de jambes perdue quelque part entre la Slovénie et les Etats-Unis ! Mais je ne lâche pas le morceau et conserve l’espoir. En matière d’effort d’endurance, les seules limites sont celles que nous dicte notre Cerveau. Pour l’instant nous avons mis le cap vers la Suisse avec en point de mire l’Alpen Brevet à Meiringen le 8 Août. Une ballade de 270 km et 7000 mètres de dénivelées qui risque de piquer les jambes. L’objectif est élevé : battre les performances réalisées lors de mes précédentes participations :

- 2005 : 20 km parcourus et demi-tour pour cause de déluge non prévu.
- 2006 : parcours raccourci pour cause de neige en haut des cols, et abandon au bout de 60 km faute à un cadre carbone brisé.

Si je boucle l'Alpen Brevet, il sera temps alors de songer au Tortour du 21 au 23 août.
A noter que l'Ultra en Europe se porte bien car à la même période se déroulera la première Race Around Austria, le tour d'Autriche non stop, alternative intéressante à la RAAM.
 


Du vieux et du bon. Dire Straits sort son 2e Album "Communique" en 1979, glurbs déjà 30 ans! En extrait : "Once Upon In the West" : morceau introductif de l'Album avec le son de guitare carctéristique de Mark Knopfler qui fera la réputation du groupe. Il me restera toujours une petite place pour un bon vieux Dire Straits.
 

02 juillet 2009

Le calme après la tempête.

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C'est qui le gugus devant Robic?


Comment réussir un atterrissage en douceur après une dizaine de jours survoltés passés dans une quatrième dimension où tous nos repères ont volé en éclat ? Comment réintégrer un quotidien terriblement banal articulé autour des horaires de bureau alors que l'on vient de traverser les Etats-Unis  en franchissant en permanence les limites du raisonnable. Nous avons vécu un long Road Movie déstructuré à 17,8 km/h de moyenne rythmé par l'avancée du Crazy Gone, alternant coups de bourre et coups de barre. La relation assistant/assisté est complexe, parfois conflictuelle, mais l'objectif de ce binôme inséparable est clairement identifié: avancer quoi qu'il arrive.

Faire une assistance sur une épreuve de l'ampleur de la RAAM est une expérience difficile mais d'une richesse incroyable. Dix personnes ont appris à se connaître confrontées à des situations souvent complexes, conjuguant fatigue, stress, bonheurs simples, franches rigolades, coups de gueule, incertitudes, inconnues, manque de confort… Une seule solution pour rester entier sur les routes de la RAAM: s'avoir s'adapter en permanence et appliquer le système D. Sur le plan humain, ces dix jours auront été d'une telle densité qu'il est difficile d'en revenir indemne. Pas de doublage possible sur la RAAM, pas la peine de lire les sous-titres, tout le monde se révèle sous son vrai visage. Deux jours après le retour, mes pensées sont encore là bas, perdues quelques part entre les déserts de Californie et de l'Arizona, les paysages surnaturels de Monument Valley et du Colorado, l'immensité des Rocheuses, les plaines infinies du Kansas, la moiteur du Mississipi, la verdure de l'Indiana… et ce retour anticipé sur Washington.

Malgré les problèmes divers qu'il a fallu résoudre, les difficultés rencontrées, les efforts consentis, la fatigue accumulée, pour rien au monde je n'aurai raté cette aventure. La RAAM, c'est une tranche de vie condensée qui se projette sur écran géant en son dolby stéréo THX. Ça secoue, ça prend aux trippes, on aime ou on déteste, impossible de rester insensible.

L'une des nombreuses inconnues pour moi était de savoir comment j'allais vivre cette coupure totale de 17 jours. Je constate maintenant que le vélo ne m'a absolument pas manqué durant cette période tant mon esprit était absorbé par les tâches à accomplir. Pas une seule fois je me suis projeté dans la peau de Dominique à me dire "qu'est ce que je l'envie! J'aimerai bien être à sa place!". Mon rôle était bien clair dans ma tête, j'étais là pour aider Dominique à atteindre son objectif et rien d'autre. Pour un pratiquant de l'Ultra, la possibilité de vivre une RAAM de l'intérieur est unique. Les enseignements à en tirer sont d'une richesse insoupçonnable. L'expérience d'une assistance ne constitue absolument pas un sacrifice. Pour un cycliste il s'agit d'une simple parenthèse dans une saison permettant de prendre du recul, de s'interroger sur sa propre pratique, de se questionner sur le sens d'une discipline complexe. En dix jours j'en ai probablement autant appris qu'en cinq ans d'activité dite "ultra".

J'ai retrouvé mon Road Burner avec beaucoup de plaisir en début de semaine. Le régime alimentaire et le manque de sommeil enduré durant le séjour aux Etats-Unis ont fait beaucoup de dégâts. La fréquence cardiaque a pris 10 pulses au repos et la balance 3kg, en temps normal je serais démoralisé, et pourtant c'est un sentiment de sérénité qui m'envahit depuis quelques jours. 11 jours 9 heures et 24 minutes, c'est la récompense des efforts de toute une équipe.

Beaucoup de questions me trottent dans la tête maintenant, aurais-je un jour les co… de m'aligner sur la RAAM ? Cette épreuve est fascinante par sa démesure. Inutile de cacher que l'on franchit allègrement les limites du raisonnable, du prévisible, que l'on flirte avec l'extrême limite. Le défi est gigantesque sur le plan logistique, humain, physique et surtout mental. Après 1500 km de vélo non-stop, seul le mental permet à l'organisme de trouver les ressources nécessaires pour parcourir encore 3 300 km dans des conditions extrêmes. Il faut une volonté incroyable pour rester sur son vélo alors que la température atteint facilement les 45°, que l'humidité de l'air est de 100%, qu'il faut lutter contre le sommeil, lutter contre les douleurs inévitables aux pieds, aux mains, aux fesses…
J'ai d'abord rejeté l'idée de faire la RAAM, une petite voix me dit maintenant: "Peut être un jour…". Le chemin à parcourir est immense et les conditions à réunir innombrables. Avant d'en arriver là il y a des marches intermédiaires passionnantes à gravir.

Posté par rataman à 11:59 - La RAAM du Crazy Gone - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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27 juin 2009

Live from Red Roof INN.

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L'équipe au grand complet avant le départ d'Oceanside.

 
En direct live du Red Roof Inn de Manassas (Washington DC),nous avons perdu le contact visuel avec Dominique, les moyens d'information reposent maintenant sur les SMS et le site de la RAAM. Comme il avait été décidé, nous avons du laisser le Crazy Gone à la TS 40 avec son assistance allégée pour terminer son périple. Déjà 24 heures que le Crazy Gone avance dans cette configuration et cela semble tenir selon les brèves nouvelles qui transitent pas les ondes des SMS.
L'opération rendu du camping car a été rondement menée grâce à une projection de l'avancée du Gone déterminant l'heure et le lieu où l'équipe devait se diviser en deux pour laisser suffisamment de temps pour être à Manassas avant 11 heure samedi matin, sachant que la distance séparant les deux points (un fixe et l'autre avançant à 20km/h en moyenne) devait pouvoir se parcourir en moins de 24h. Pas évident compte tenu du fait que dans les bagages du Crazy Gone's team il n'y avait ni carte, ni gps. Trois conducteurs habilités et surtout assez habiles pour le Motor Home (9 mètres de long tout de même cette bête) se sont relayés toute la nuit, avec une pause pour un bon bifteck, une pause sommeil de 3h, un détour par l'aéroport de Washington-Dulles pour louer un autre véhicule assez spacieux pour 6 personnes avec leurs bagages,  pour enfin arriver à 10h45 à l'agence de location, soit 15 mn avant le Cut Off de 11 heure. Passons le fait que le camping car était une vraie porcherie et qu'il restait du caca collé dans la cuvette des chiottes, et pas de coca cola dans le frigo, il nous en coûtera 250$ de nettoyage et de facturation pour les heures d'utilisation du générateur non prévues dans le forfait. Nous avons enfin pu souffler après avoir trouvé refuge dans un Hôtel perdu dans une immense zone commerciale de Manassas.
 
C'est un immense vide que je ressens cet après-midi si loin de la bataille finale qu'est en train de livrer Dominique pour atteindre Annapolis. Je n'ai pas le coeur à faire grand chose, alors j'alimente les blogs tandis que d'autres sont partis se prendre en photo devant la baraque d'Obama. Il fallait également que je réponde à un besoin vital: acheter un caleçon et des fringues propres, celles qui me restent étant un défi à toutes les expériences olfactives imaginables.
 
Aux dernières nouvelles Dominique à pointé à la TS 44 à 13h25, les dernières projections du site de la RAAM estiment une arrivée dimanche soir vers 23h30, ce qui exclue toute possibilité d'être présent à son arrivée à Annapolis avant d'embarquer dans l'avion à 18h. Nous allons réfléchir ce soir à une possibilité d'aller voir le Gone sur l'une des dernières Time Station de dimanche, histoire de ressentir un petit peu de ce frisson indescriptible que ressentent tous les finisher d'une épreuve ultra. Rien que pour ces instants éphémères où l'émotion l'emporte, où les gros durs révèlent leur sensibilité, où les mots manquent pour retranscrire les pensées qui s'entrechoquent dans un cerveau gavé de douleurs et d'endorphines.
 
Il restera des tonnes d'images de la RAAM. En voici deux que je découvre sur le PC qui traduisent des instants forts, mais il y en a tellement d'autres...

 
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Méthode radicale pour ne plus avoir mal aux pieds en plein désert!
 
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Parmi les rituels mis en place, voici le point du soir pendant le repas de Dominique.
(le classement de la course, l'avancée de Dom,
les prochaines Time Station, les encouragements sur le blog, etc...)
 
pluie
La fraicheur des Rocheuses ponctuée par un petit épisode orageux, avant
la fournaise du Kansas et du Missouri...

26 juin 2009

Dernière nuit blanche.

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Dernière nuit blanche dans l'assistance du Crazy Gone. Il est 0h51 heure locale, je pianote sur le PC de Laure pour alimenter les blogs, assis sur un banc devant une grande surface de la banlieue de Bloomington (TS 38, Indiana). Le ciel zébré d'éclairs annonce un orage de chaleur à 1'américaine assez corsé. Il me reste 2h30 à tuer avant la fin des 3 heures quotidiennes de sommeil du Crazy Gone, l'intensité nerveuse et émotionnelle des dernières heures a été telle qu'il m'est impossible de trouver le sommeil, d'autant plus que la chasse à la banquette libre dans le camping car est violente, alors je préfère passer mon tour.
 
Pendant que Dominique prenait son repas nous lui avons lu les nombreux messages de soutien posté sur le blog du Crazy Gone, puis nous avons fini par le mettre au courant de la stratégie mise en place pour la journée de demain. Voici comment se présentent les choses. Normalement une équipe de 3 personnes (Hervé, Laure et moi) démarre à 4h du matin avec le véhicule suiveur pour assister Dominique de la TS 38 à la TS 40 d'Oxford. Une seconde équipe avec les reste de la bande partira avec le camping car en direction de Greenwood dans la banlieue d'Indianapolis pour louer un second véhicule. Les deux équipes doivent se rejoindre à partir d'Oxford, et nous nous séparerons définitivement à partir de là. Les deux véhicules "léger" assisteront Dominique jusqu'à Annapolis avec 4 personnes qui peuvent décaler leur retour en France. Ceux qui doivent prendre impérativement l'avion dimanche à 18 heure partiront avec le camping car pour le restituer du côté de Washington avant samedi 11 heure, il faudra trouver un hébergement pour attendre le décollage.
 
Les projections sur le site de la RAAM annoncent une arrivée de Dominique dimanche vers 13h30. Si cela se confirme nous pourrions envisager d'être présent à Annapolis pour son arrivée, ce qui serait une belle récompense après tous ces efforts mis en commun. Les jambes et le mental du Crazy Gone décideront du scénario final. Il a tellement donné pour arriver jusque là, comment lui en demander encore? Je l'ai senti abattu ce soir, se plaignant de douleurs insupportables aux pieds. "Vous n'avez pas idée de ce que j'endure!" M'a t'il dit! Je n'en ai qu'une vague idée malheureusement, mon expérience de l'ultra distance s'arrêtant à 40 heures, je ne sais pas ce qu'il se passe au delà. Je ne sais pas quoi répondre à cela si ce n'est un atrocement banal : "accroche toi Dominique, tu vas le faire!"
Qu'est ce que l'on se sent con face à la souffrance des autres.
 
Ce repas en compagnie de Dominique a été conclu par deux gâteaux gentiment achetés par Anne-Marie et deux bougies "36 ans", geste touchant étant donné le contexte actuel. Anne-Marie a accompagné et poussé son mari dans cette aventure démentielle. Ce soir les yeux d'Anne-Marie étaient rougis par l'émotion.
 
Il va nous falloir beaucoup de temps et de recul pour digérer et intégrer tout ce qui s'est passé durant la RAAM du Crazy Gone. Il y aura eu un "avant", un "pendant", et il y aura un "après"  Race Across America à gérer également. Merci à toi Dominique d'être allé aussi loin, et tu iras jusqu'au bout. Il reste à parcourir 1 200 km avec les Appalaches à franchir, comment t'aider alors que je quitte l'assistance demain en mi-journée?
Ce que tu es en train de réaliser, je ne sais pas si j'en aurai la force et l'envie un jour.
 
C'était le dernier message en live sur la route de la RAAM 2009.
 

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24 juin 2009

Déjà une semaine.

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Mercredi 24 juin 2009, je fête mes 36 ans plongé en plein cœur de cette RAAM délirante. 7 jours non stop à la sauce club méditerranée version Koh-Lanta sont déjà derrière nous. Le nombre d’anecdotes et de péripéties diverses  est impossible énumérer chronologiquement. Cette expérience est dure mais d’une richesse extraordinaire sur le plan des relations humaines. Je m‘attendais à quelque chose de fort, mais pas à ce point.
 

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Premier souci : le sommeil. Pour la première fois, j’ai pu enchaîner 3 heures de sommeil la nuit dernière, je me suis réveillé frais comme un gardon, pile poil pour partir à la recherche d’un café et de quelques muffins avant de repartir dans la course. La nuit précédente avait été désastreuse. J’avais repéré une belle pelouse verte et grasse ce qui est très rare dans le Kansas, c’était sans compter l’arrosage automatique qui s’est mis en route au bout d’une heure. Le réveil a été humide et contrariant, bilan : impossible de fermer l’œil sur les deux heures restantes de la pauses de Dominique.

Deuxième souci : la constipation. La moindre petite crotte est fêtée comme une victoire J La bouffe américaine rentre facilement d’un côté et ressort plus difficilement de l’autre

Troisième souci : les douches. Une seule depuis 7 jours, je pue mais on s’habitue finalement à baigner dans son jus. D’autant plus qu’avec les chaleurs que nous traversons depuis deux jours, nous transpirons à grosses gouttes, et la moindre tentative de toilette est à renouveler dans le quart d’heure.

Sur la RAAM les préoccupations personnelles de l’assistant sont assez terre à terre.
 

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Notre quotidien est maintenant bien organisé entre les rotations camping car/voiture suiveuse, la vie dans le camping car pendant les transitions, les ravitaillements dans les supermarchés et stations services américaines, la recherche de lavabos ou de chiottes, les engueulades, les coups de stress, les franches rigolades, la recherche de wifi pour mettre à jour le blog de Dom et le mien si j’en trouve le temps… Et pendant ce temps là Dominique pédale vers la côte Est des Etats-Unis. La barre fatidique des 3000 kms de course a été franchie, on y croit tous. Malheureusement, en fonction de l’heure d’arrivée du Crazy Gone nous ne serrons pas tous là pour franchir la ligne d’arrivée ensemble.
 

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Je savais que Dominique était quelqu’un de hors norme. Avec ce qu’il nous démontre depuis 7 jours, je suis carrément sidéré, je ne trouve plus les mots pour décrire le spectacle qu’il nous offre, et avec quelle volonté il poursuit sa route. Ça prend aux trippes, surtout pour un apprenti ultra comme moi.

Au départ d’Oceanside, Jean-Marc Velez m’avait dit : « Ouvre bien grand tes yeux et apprend. »
Malgré la fatigue, mes yeux sont grand ouverts, la leçon est magistrale.

1105 miles to Go…
   

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