23 juillet 2008
Le Raid Extrême Vosgien 2008: jeux de Ballons.
Samedi 12 Juillet 2008, le massif vosgien est pris d'assaut par une petite poignée de cyclistes divaguant de cols en ballons à la recherche d’un idéal sportif symbolisé par un acronyme évocateur : le R.E.V ! 28 concurrents ont pris le départ du Raid Extrême Vosgien à 11 heure précise pour une aventure à vitesse variable avec assistance ou alors en autonomie. 530 km et plus de 11 000 m de dénivelée, entre 20 et 30 heures d’effort, pour s’évader de la réalité, vivre une expérience différente de ce que le quotidien nous offre. Le REVeur maîtrise son histoire, il trouvera au fil des kilomètres et des heures qui s’égrènent le reflet de ce qui le motive à s’engager dans un effort au long court.
« Est-ce qu’il y a de la poudre dans les bidons ? »
Trois jours avant la révélation du contrôle positif de Ricardo Ricco sur les routes du Tour, son homonyme avec un C en moins s'inquiète sur la teneur énergétique de ses bidons! Le comique de la situation n’échappe pas à l’assistance. Rico roule beaucoup moins vite que Ricco, sauf quand on lui brandit un pain au lait avec du Nutella! Pascal Bride, surnommé la moulinette ou encore vieux bridoux avait alerté tout le monde la veille au briefing:
« Attention, la routes des crêtes est le repère de tous les petits dealers du coin ! Méfiez vous des patrouilles de gendarmes !»
Le ton était donné, nous allions bien rigoler sur le R.E.V.
Dimanche 13 juillet, 6h40, Rico, moi en l’occurrence, franchit en première position après 19h40 la ligne d’arrivée de la première édition du Raid Extrême Vosgien. Une pluie froide et sournoise s’est invitée durant la nuit forçant Jean Claude Arens à ramener la distance à 475 km pour assurer des conditions de sécurité optimales aux concurrents. Je me suis arraché sur mon braquet d’asthmatique (30/25) pour maintenir une vitesse à deux chiffres dans les rampes à 13/14% de la Planche des Belles Filles.
Quelques heures plus tard dans l’après midi, Ricardo Ricco, surnommé le Cobra, triomphe dans l’étape du tour Lamnezan-Pau après un démarrage à 45km/h dans le col de Peyresourde. Si demain c’est la fête nationale, aujourd’hui c’est la fête aux Ric(c)o.
Jeudi 17 juillet, Ricco est arrêté par la gendarmerie au départ de la 12e étape de Tour de France suite à un contrôle positif à l’EPO 3e génération.
Vendredi 18 juillet, jour de la St Frédéric (bonne fête papa), suite à cette nouvelle fracassante qui va occuper les discutions alcoolisées de la France sportive jusqu’au mois d’août, j'ai le droit à un véritable festival à la mairie digne des cours de récréation.
« Alors Rico, comme ça tu te dopes ? »
« Un cycliste, plus ça pédale, plus c’est bête ! »
« Qu’est-ce que tu fais ici, tu n’es pas en prison ? »
Ce matin là, ma petite musique personnelle ressemble aux paroles de Manu Chao époque Mano Negra :
« J'ai comme une envie de tourner le gaz
Comme envie de me faire sauter les plombs
…
Comme envie de sang sur les murs
Comme envie d'accident de voiture
…
J'ai comme envie de n'importe quoi
Comme envie de crever ton chat
Comme envie de tout casser chez toi
…
J'ai comme envie d'une fin torride
Comme on en voit qu'au cinéma
J'ai comme envie que ce soit terrible
Et que ça se passe juste en bas de chez toi. »
Un seul remède à ce mal : continuer à pédaler quelque soit le sens du vent et la couleur du ciel. Il y aura toujours quelqu’un pour vous encourager et quelqu’un pour vous traiter de chaudière.
Parlons plutôt du Raid Extrême Vosgien : Jean Claude Arens peut être fier de cette première édition qui a tenu toute ses promesses. Après avoir défendu ce projet durant deux ans, Jean Claude est allé au bout de son idée avec des moyens modestes et une sincérité dans sa démarche qui m’ont particulièrement convaincu. A une époque où la tendance est à une consommation rapide du sport et des loisirs, comment croire à la viabilité d’une épreuve de 530 km comportant 23 cols ? Jean Claude s’est décarcassé pour convaincre les pouvoirs publics, motiver une petite poignée de concurrents, mobiliser des bénévoles, tout ça pour qu’une bande d’allumés du bitume s’offre quelques heures de plaisir sur les routes vosgiennes. A ce titre on ne remerciera jamais assez le CC Froideconche et le CC Kingersheim pour leur implication dans la première édition du REV.
Mettre sur pied une épreuve qui défend cette philosophie du sport n'est pas une chose facile, c'est à ce titre que je voulais absolument être présent même si cela ne semblait pas raisonnable après un enchaînement de taré! Quatre épreuves ultra en deux mois (RPE, Glocknerman, RATA, REV), soit environ 2 500 km, et 47 000 m de dénivelée divisés en 4 étapes parcourus en un peu plus de 100 heures. J’avais écrit cet hiver sur Unlimited Miles :
« Est-ce bien raisonnable de vouloir enchaîner 4 épreuves de cette ampleur en 2 mois? La réponse sera connue les 12 et 13 juillet. Il n'y a que lorsque l'on ne tente rien que l'on ne se plante pas. Le défi physique est lancé. »
La réponse est maintenant connue : c’est passé, non sans mal, mais c’est passé. Je retiendrais de tout cela quelques instants forts quand j’ai occupé la première position du RPE dans la traversée des gorges du Verdon, le duel avec Pascal arbitré par Laurent pour finir en tête sous la pluie au REV. J’ai également été marqué par les difficultés rencontrées lors de la RATA avec cette chute stupide, le calvaire du Mortirolo suivi par une terrible défaillance du côté de Davos. Mais la palme du souvenir indélébile, et non débile, est remportée haut la main par le Glocknerman, tant l’expérience vécue sur les routes autrichiennes a été dense, impossible de m’en défaire encore actuellement.
Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu horreur des jeux de ballons, pourtant j’ai pris un énorme plaisir à dégager tous ces Ballons en touche en compagnie d’un doux dingue, Pascal la moulinette, et d’un homme calme, Laurent Boursette. Il y a eu une véritable bataille de chiffonnier sur les routes vosgiennes dans un esprit sportif irréprochable.
Retour sur le film du REV et sur ce que mon esprit embrumé par un cumul de dénivelée positive augmentant aussi vite que le prix du gasoil veut bien retranscrire.
Samedi 12 Juillet, Champagney (Haute Saône), Jean Claude Arens donne le départ du premier Raid Extrême Vosgien. Un peloton de 28 Ultras franchit à 11 heures pétantes la cellule de chronométrage high tech mise en place pour l’occasion. L’allure imposée par les protagonistes de cette nouvelle aventure est volontairement paisible. 15 km d’échauffement en commun avant d’attaquer les premières pentes du Ballon de Servance, point de non retour vers un effort plus âpre et solitaire. Impossible de ne pas nourrir quelques pensées inquiètes au croisement avec la route de la Planche des Belles Filles, nous repasserons là demain matin légèrement moins fringuant. A l’instant précis, le sentiment dominant repose sur une joie non dissimulée d’être enfin sur la route pour vivre ce défi qui a occupé les esprits durant les entraînements printaniers. Profitons du moment présent, il est précieux.
Kilomètre 15, les premières pentes du Ballon de Servance nous rappellent que les Vosges ne sont pas que des montagnes usées par l’érosion. Pascal Bride a un train à prendre et imprime rapidement l’allure. Malgré une brève résistance de Raymond Barbry, la moulinette assume parfaitement son statut de régional de l’étape. Prudent, je conserve Bride en point de mire mais l’alto solo de l’orchestre symphonique de Mulhouse (http://orchestre-mulhouse.fr/fr/popup.php?PAGEID=1779&lang=FR) est déterminé.
« C’est qu’il est en train de nous faire mal aux cannes le joueur de biniou ! » Je n’ai jamais aimé cette ascension lors des Trois Ballons où je préférais souvent me laisser décrocher pour revenir dans la descente.
Fidèle à mes habitudes je souffre encore une fois dans le Ballon de Servance, les jambes brûlent et la respiration s’accélère. Je me surprends à réfléchir à haute voix :
« J’ai quand même terminé trois fois sur le podium des Trois Ballons à l’époque où je pétrolais sur des distances plus raisonnables, je ne vais pas me démobiliser dans le premier col alors qu’il y en a encore 22 derrière ! »
Sans m’en rendre compte je bascule au sommet avec une petite minute de retard sur la moulinette. Jean Claude est là, veillant au bien être de la troupe, notant consciencieusement les temps de passage. La descente sur le col des Croix est piégeuse, fraîchement rapiécée avec des plaques de gravillons. J’ai pris l’option à bloc, Pascal a joué la prudence, nous nous retrouvons rapidement pour basculer sur le Thillot.
Kilomètre 33, nous devons négocier une transition de 6 km en fond de vallée jusqu’à St Maurice sur Moselle. J’ouvre le bal, suivi à distance par Pascal, et d’un troisième homme qui s’est invité à la fête, il s’agit de Laurent Boursette. La donne change subitement, je connais un peu Laurent, c’est un solide candidat. Il m’avait impressionné lors de sa victoire sur Bordeaux Paris en 2004 en démarrant dans la côte de l’escargot, il avait également tenu tête à Wolfgang Fashing dans le Ventoux sur le RPE 2005.
Les jambes ne sont pas au top, je préfère rester sur la réserve en laissant Pascal passer devant. Le maestro ne se fait pas prier longtemps pour nous imposer un tempo allegro dans la première ascension du Ballon d’Alsace. Nous avons retrouvé nos précieuses assistances qui avaient été invitées à emprunter un itinéraire de délestage pour éviter la route sinueuse de Servance. L’ambiance est bonne et détendue sous les encouragements de nos « team managers ». Vanessa impressionne dans des figures acrobatiques par la fenêtre du véhicule pour soutenir son soliste préféré.
Kilomètre 53, voilà déjà le sommet du Ballon d’Alsace, premier contrôle/ravitaillement, je n’ai rien vu passer. Signature et sandwich expédiés vitesse grand V, à peine le temps de dire ouf et de tirer les manchettes que Pascal se lance maintenant dans un récital de descendeur kamikaze. Nous voilà à Sewen en un clin d’œil, Pascal en veut encore et s’emploie à écraser les pédales, je perds le contact visuel avec l’artiste. Laurent reste derrière moi à quelques encablures. Nous devons négocier une portion vallonnée d’une trentaine de kilomètres où le vent se révèle parfois capricieux avant d’attaquer une seconde ascension du Ballon d’Alsace par le versant sud. Dans la traversée de Masevaux je rate la bifurcation pour Rougement, un petit détour de 1 ou 2 km par Lauw nous remet sur le bon itinéraire. Pascal n’a pas baissé sa garde et possède une avance de 4mn, la visite des Vosges version bridoux s’effectue tambour battant. Laurent accélère le rythme sur la route de Giromagny pour limiter l’écart, je le laisse passer devant, me contentant d’une position d’attente et d’observation pour l’instant.
Kilomètre 96, traversée de Giromagny, un 4x4 me double pour me couper immédiatement la route en entrant dans un parking. Grosse frayeur, j’évite la chute de peu, retour de Manu Chao dans la tête :
« Comme envie de sang sur les murs
Comme envie d'accident de voiture
…
Comme envie de crever ton chat
Comme envie de tout casser chez toi »
Les lacets réguliers du Ballon d’Alsace sont négociés sur un bon train par Laurent, je me contente de suivre à distance, je ne me sens pas d’une forme éblouissante mais l’allure me convient parfaitement. Samuel Ginestet qui est venu renforcer l’assistance de Laurent nous informe que l’écart est maintenant de 2mn30 avec Pascal. La situation est confortable.
Kilomètre 113, second passage au Ballon d’Alsace aussi vite expédié que le premier, coucou Jean-Claude et les bénévoles du contrôle, désolé de ne pas être plus bavard mais Laurent a déjà basculé dans la descente. Nous repassons à St Maurice sur Moselle et Le Thillot pour emprunter une portion d’itinéraire que je connais bien grâce aux Trois Ballons : le col du Ménil suivi du Col d’Oderen. Ces deux cols ne constituent pas des obstacles redoutables mais contribuent à fatiguer insensiblement les organismes. Je laisse toujours le soin à Laurent d’imprimer un train qui me semble correct, cette impression est confirmée par l’apparition du maillot du CCK au loin à la faveur d’un grand virage dans le col d’Oderen. Laure est remontée à ma hauteur pour me conseiller de ne pas me laisser endormir, je lui explique que je ne me sens pas suffisamment bien pour monter plus vite.
Kilomètre 157, surprise : Pascal est arrêté auprès de son véhicule d’assistance, il nous explique qu’il a ressenti le besoin de marquer une pause pour un besoin naturel. Nous sommes au pied de la montée du Markstein dont il me reste quelques souvenirs datant de l’époque où les Trois Ballons partaient de Luxeuil les Bains. Pascal durcit le rythme dès les premières pentes raides, mais j’ai une subite envie de lui compliquer la tâche en le doublant à l’intox. A la faveur d’un replat je passe le grand plateau histoire de mettre un peu des grosses caisses dans la partition que nous joue le soliste de Mulhouse depuis le départ. Le Markstein va se monter ainsi en finesse sur la plaque, Pascal est joueur et ne cède pas de terrain.
Kilomètre 171, nous débouchons au coude à coude au contrôle du Markstein, j’ai compris que Pascal voulait pointer avant moi. Comme un gamin je mets un dernier coup de rein pour repasser devant, signe à la volée sans descendre réellement de vélo et repars aussi sec. Je remercie au passage les gars du CC Kingersheim, conscient que mon comportement n’est pas super gentlemen. Laurent a arbitré les débats quelques centaines de mètres derrière mais n’a rien lâché. La ballade reprend son cours sur les vallonnements des crêtes vosgiennes via le col du Herrenberg, jusqu’au croisement avec la route des américains. J’effectue une descente rapide des 4 kilomètres au revêtement hasardeux qui font tant souffrir les concurrents des Trois Ballons dans l’autre sens. Nous nous regroupons dans la traversée de La Bresse, le temps d’échanger quelques impressions fugaces. Pascal est en admiration devant un chalet en rondins alors que se profile déjà le col de la Grosse Pierre. La moulinette infernale a encore de sérieux atouts dans son jeu à en juger le rythme imposé dès les premières pentes du col. Le Gir’s Blanc série limitée « Vanessa » prend le large, il a beau avoir 15 ans de plus que moi, le vieux bridoux a mangé du lion. Laurent me repasse devant dans la descente, nous filons sur Gerardmer. Pas de film fantastique aujourd’hui, seulement trois ultras jouant au jeu des chaises musicales.
Kilomètre 210, Pascal est à portée de fusil dans le col de Surceneux. A ma grande surprise Laurent se gare sur le côté et me laisse passer, je roule quelques kilomètres et me retourne, Laurent a disparu. De son côté, Pascal doit encore traverser une crise de « je mets tout à droite », j’ai beau m’appliquer à maintenir un bon rythme sur les portions roulantes menant à Plainfaing, le virtuose de la plaque s’est volatilisé.
Un conducteur dans une espace rouge me double et m’encourage, son visage m’est familier, je reconnais avec plaisir Gilles Esselin avec qui nous avions partagés les dernières ascensions du Défi des Fondus de l’Ubaye avec Laure il y a une quinzaine de jours. Je ne suis pas au bout de mes surprises.
Kilomètre 230, le col du Bonhomme est un long faux plat soporifique qui se monte sur le grand plateau. Pascal a dû creuser un bon écart car je ne l’aperçois plus. Gilles nous a concocté une belle surprise dans ce col déprimant, aidé par un complice que je remercie au passage pour les encouragements. Nous découvrons avec étonnement une série de panneaux pleins d’humour dédiés aux différents protagonistes du REV, quelques minutes de légèretés savoureuses. Ils sont trop forts les alsaciens.
Kilomètre 244, je marque enfin une pause au contrôle ravitaillement du Col du Calvaire. Pascal possède environ 4 mn d’avance, je suis confiant. La luminosité est en train de changer signe que le REV bascule tout doucement vers la nuit, je prends subitement conscience du temps qui s’écoule, déjà 9 heures de route et je n’ai rien vu passer. Les filles ont l'air d'avoir la pêche, je repars dans la mauvaise direction alors que Gisèle avait positionné mon vélo dans le bon sens.
"Hop là, tu vas où? La Schlucht c'est par là!" Demi-tour en équilibre, tout le monde rigole.
La suite du parcours est agréable, 12 kms de toboggans sur les crêtes vosgiennes baignées dans une lumière étonnante de fin de journée. Le fond de l’air est maintenant plus frais, j’ai anticipé au col du Calvaire en enfilant un gilet sans manche réfléchissant. Je peux ainsi aborder en toute tranquillité la belle descente du col de la Schlucht, quelques kilomètres de fluidité, parfait pour avaler le sandwich que je mâchouille depuis quelques temps.
Kilomètre 271, sans transition il faut basculer sur le petit plateau pour négocier les 5 kms du Wettstein. Ce col plaisant à escalader ne présente pas de grosses difficultés. Le moral est au beau fixe d'autant plus que j'ai repris du terrain sur Pascal que j'aperçois un lacet au dessus. C'est la fiesta dans le C8, Laure et Gisèle dansent avec pour fond musical Jeanne Mas!
"Toute première fois, toute toute première fois, toute toute première fois…"
"Où est-ce que tu as trouvé cette horreur?" Elles sont mortes de rire!
L'air des Vosges a de drôles d'effets ou alors elles ont sniffé la poudre de mes bidons!
Dans un large virage à gauche, je distingue à contre-jour un homme en position d'observation, debout sur un talus. Il m'encourage d'un petit "Allez Hugues!" ce n'est pas grand-chose mais cela fait toujours son effet. Impossible d'identifier la silhouette mystérieuse, merci à l'homme du Wettstein.
La descente sur Orbey est sinueuse. Nous frôlons le pire lorsque nous nous retrouvons quasiment face à face avec un sombre abruti faisant hurler le moteur de sa voiture de rallye. Cet amateur de sensations fortes a négocié son virage tellement vite qu’il en ressort complètement à l’extérieur, dans un ultime réflexe ponctué de crissements de pneu il réintègre sa voie. J’ai le palpitant à 200 battements par minutes, je réalise ce que nous venons d’éviter. Je me demande si le gars aurait eu le même réflexe sans le C8 qui me collait aux fesses avec le gyrophare.
Dans une explosion de couleurs rougeoyantes, la nuit s’installe enfin sur le massif vosgien. Après ces frayeurs j’ai un peu de mal à trouver le bon rythme dans la longue montée vers le collet du Linge, pourtant la pente ne présente aucune difficulté significative si ce n’est deux ou trois petits taquets. Je déguste cette ascension effectuée dans un calme absolu et dans une luminosité digne d’un impressionniste. Les kilomètres ont été facilement gagnés jusqu’ici, il faut en profiter car mon petit doigt me dit que la suite ne sera pas de tout repos. Pascal a dû reprendre de l’avance car je ne distingue plus les lumières de son véhicule.
Kilomètre 302, des lumières s’agitent au collet du Linge : une rave party organisée sur les hauteurs de Munster ? Les trafiquants de drogue dont nous a parlé pascal ? Rien de tout cela, une voix m’interpelle alors que j m’apprêtais à basculer dans la descente :
« Arrête-toi Hugues ! Il faut signer ! » Coup de frein et demi-tour.
Un contrôle secret a été judicieusement placé ici, très bonne initiative car il était très facile de couper la boucle d’Orbey en tournant à droite au col du Wettstein. Pascal est encore là, il a enfilé une veste chaude pendant que son assistance se bagarre avec son éclairage. Ma Cateye opticube 530, qui éclaire deux fois plus que l’ancien modèle selon la pub et guère plus sur le terrain, est déjà en place. Nous repartons ensemble.
« Attention, la descente est dangereuse ! » me prévient Pascal.
Après deux ou trois kilomètres j’ai compris qu’il fallait traduire :
« Attention je vais faire la descente à bloc ! »
Plus de 70 km/h dans la descente sur Horodberg, il doit bien la connaître celle-là. Je m’efforce de garder le contact visuel, avec toutes ces lumières qui clignotent et les gyrophares on se croirait dans un jeu vidéo. Pourvu que l’on ne croise pas un Fangio.
Munster, Luttembach, je profite du régional de l’étape qui m’indique le bon itinéraire pour trouver la route du Petit Ballon. Dès la sortie de l’agglomération la pente se fait sournoise. Nous sommes tout les deux côte à côte, heureux de l’histoire qui est train de s’écrire.
« On est dans la merde maintenant ! » me dit Pascal.
« J’ai cru comprendre ! »
Pour mettre de l’ambiance je simule une attaque, mais la réalité musculaire me rappelle à l’ordre.
« Je rigole ! »
Pascal reprend la tête tandis que je dois temporiser l'allure une nouvelle fois, j’observe les lumières clignotantes du vieux bridoux qui s’éloignent doucement. Laure et Gisèle sont attentives :
« Tu gères ton effort comme cela et ça va le faire ! »
Le Petit Ballon est une ascension rugueuse d’une dizaine de kilomètres au revêtement parfois irrégulier que je négocie à tâtons dans mon petit cercle de lumière restreint. Sur ce terrain inconnu je m'efforce à anticiper les variations de pente pour conserver un effort constant tout en maintenant un écart raisonnable sur Pascal. Le calme dans lequel nous sommes plongés est soudainement rompu par quelques véhicules en sens inverse. Ces derniers s’arrêtent net en nous voyant : qui du cycliste ou de l’automobiliste est le plus surpris ?
Le sommet du Petit Ballon est en vue et il me semble avoir grignoté du terrain sur Pascal, l'écart est dérisoire après autant de chemin parcouru, le moral est bon.
Kilomètre 324, sommet du Petit Ballon, deux ultras s'affalent sur leur fauteuil pliant alors que leurs équipes respectives s'agitent pour administrer quelques précieuses calories et enfiler des affaires chaudes. Les bénévoles du CC Froideconche assistent intrigués à ce spectacle insolite. Tout a été mis en place pour le bien être des cyclistes: un feu de camp, un ravitaillement copieux, un camion dortoir. A ce stade de l'épreuve la fatigue se fait plus sensible, il est extrêmement tentant de se laisser aller dans ces instants et de prolonger la pause, cependant le premier de nous deux qui repartira marquera des points. Laure et Gisèle excellent dans l'art du ravitaillement éclair, une véritable opération commando armée d'un bol de riz au lait et d'une veste chaude. En très peu de temps je suis prêt à repartir le ventre plein et réchauffé. Jean Claude observe, apparemment comblé par le scénario de son Raid Extrême Vosgien.
"Alors Hugues, comment tu le trouves mon parcours?"
"Magnifique, Jean-Claude, c'est un régal!"
Le Road Burner n'attend plus que moi pour repartir, je regarde pour la première fois du côté de l'équipe de Pascal, il est encore en train de se changer, pas de sentiment, je bascule dans la descente. Nous nous croisons du regard:
"Je repars Pascal, tu me rattraperas sûrement dans la prochaine montée."
"Non je ne crois pas!"
Pour la première fois depuis le départ, je sens dans l'attitude générale de Pascal qu'il affronte un sacré coup de moins bien.
Négocier une descente totalement inconnue dans la nuit est toujours une épreuve délicate. Celle du Petit Ballon est piégeuse, des portions très rapides débouchent sur des lacets serrés où quelques gravillons compliquent les trajectoires. La concentration est de rigueur pour ne pas commettre d'erreur, d'autant plus que ma récente gamelle sur la Rata entretient quelques doutes sur mes qualités de descendeur. 10km acrobatiques avant une bifurcation à droite toute que j'aborde sur un trop gros braquet. Sans aucune transition la Platzerwasel se dresse devant nous pour achever le travail de sape entamé par le Petit Ballon. Ce col avait retenu mon attention sur la carte du fait de l'accumulation de doubles chevrons dans le sens de la montée. Sur le terrain la pente se révèle soutenue mais j'insiste le plus longtemps possible sur le 39 dents pour compliquer la tâche de Pascal. Quelques lacets autorisant une brève relance viennent rompre la monotonie de l'ascension. Je pense avoir gagné la partie lorsque le revêtement, très bon jusque là, se transforme en un épais tapis de gravillons où il est difficile de rester en équilibre. Il faut effectuer des zigzags pour attraper les rares portions de bitume encore propre, l'exercice est particulièrement instable et désagréable. Mais que se passe-t-il dans la tête des pouvoirs publics pour autoriser de telles pratiques?
Kilomètre 344, le Platzer est enfin effacé. Il est suivi de près par le petit col du Breitfirst, avant un répit bien mérité sur la route du Markstein. Je mets à profit quelques lignes droites pour faire un point, Pascal n'est plus en vue, la situation sera plus simple à gérer ainsi.
Les kilomètres s'égrènent dans la solitude des crêtes vosgiennes, seulement interrompus par le gros raidard du Grand Ballon symbolisant le point culminant du REV à 1 343 m. Je bascule au sommet sans m'arrêter pour filer dans une descente rapide, découvrant au passage le spectacle saisissant de la plaine alsacienne scintillant de milles lumières citadines. Seule une zone de turbulences pavées vient me sortir de cet état d'apesanteur entre ciel et terre
Kilomètre 363, contrôle/ravitaillement du col Amic, je m'autorise quelques minutes d'arrêt dans la bonne humeur avant d'attaquer la fantaisie du parcours du REV. Jean Claude a pris un malin plaisir à nous faire effectuer une petite boucle bonus par le Vieil Armand, Wattwiller, Soultz et une remontée au col Amic par une route au revêtement indescriptible. 40 km plus tard et nous revoilà au même point. Apparemment seulement 4 concurrents sont passés depuis mon premier passage, je ne me préoccupe pas des écarts et prends quelques minutes pour me décontracter aidé par Laure.
Le tableau du REV n'aurait pas été complet sans un peu de pluie. D'abord fine, elle fait une apparition discrète dans la descente sur Thann, puis s'intensifie progressivement dans la montée du col du Hundstruck. L'obstacle est assez délicat à gérer avec de multiples variations de pente, mais il présente l'avantage de faire oublier la fraîcheur qui s'installe. Je tente un coup de poker en basculant au sommet sans m'arrêter, nourrissant le secret espoir que la pluie cesse dans la descente. Vaine tentative, l'humidité s'infiltre de partout, il est temps d'activer le plan garde boue et goretex.
La longue remontée vers le Ballon d'Alsace par Sewen prend des allures de retraite de Russie. L'enthousiasme de la veille a cédé la place à un moral en chute libre. La pluie est maintenant bien installée, jouant un air rébarbatif à base de floc floc et de splash. Sensation désagréable procurée par les vêtements humides qui collent à la peau, les pieds qui baignent dans l'eau, furieuse envie d'être ailleurs que sur les pentes du Ballons d'Alsace sous la pluie en cette fin de nuit sinistre. Le tempo est encore honnête pour atteindre le sommet compte tenu du cumul de dénivelée positive qui doit se rapprocher des 10 000 mètres, comme si mon corps avait appris à mieux gérer l'effort sur la longue durée. Après une pause vestimentaire au sommet, la mauvaise visibilité et les trombes d'eau qui s'abattent rendent la descente délicate à négocier. J'assure la sécurité et ne prends aucun risque, le principal étant de terminer entier. Jean Claude me consulte sur l'éventualité d'un changement de parcours compte tenu des conditions météo. Je lui explique que ce qui m'inquiète le plus n'est pas la distance ni la Planche des Belles Filles, mais la descente du dernier Ballon de Servance. Etroite et sinueuse, celle-ci pourrait se révéler dangereuse sous la pluie et dans un état de fatigue avancé. Jean Claude est soucieux.
Kilomètre 456, traversée détrempée de Giromagny, l'aube a fait son apparition. La nuit cède la place à un ciel plombé peu engageant qui dans une extrême générosité nous déverse à intervalles réguliers de puissantes averses. La décision de Jean Claude est tombée, nous n'effectuerons pas la dernière boucle du Ballon de Servance, nous rentrons directement à la Planche des Belles Filles. Soulagé sur le coup, il est difficile de ne pas nourrir quelques regrets par la suite, cependant une décision prise pour assurer la sécurité de tous ne peut pas être contestée.
Pour conclure une belle saison ultra qui a débuté sous le soleil de Provence et qui s'achève sous la pluie des Vosges, quoi de mieux que la Planche des Belles Filles? Ces 5 kilomètres, qui même dans un parfait état de fraîcheur se révèlent difficiles, constituent une véritable épreuve de force avec 470 km dans les jambes. Si proche du but, le mental se substitue aux muscles pour gravir la pente, le décompte kilométrique magique est en marche. Savourer les derniers hectomètres d'une épreuve ultra est un instant privilégié où le corps se réconcilie avec l'esprit, les douleurs s'effaçant au profit de la satisfaction du défi accompli.
Kilomètre 475, 6h40, après une séance de danseuse en 30/25 effectuée en rythme, merci les filles pour la musique, je débouche sur le replat sommital de la Planche des Belles Filles. Le programme ultra 2008 est achevé de belle manière. Jean Claude nous accueille armé de sa bonne humeur caractéristique et de son horloge intemporelle. Il nous avait parlé d'une surprise à chaque point de contrôle, je découvre dans le coffre de la voiture un véritable panier garni collecté au fur et à mesure de notre progression: charcuteries, fromages, confiture, vin… Que des denrées bénéfiques à la récupération du sportif.
Sans aucune contestation, cette première édition du Raid Extrême Vosgien a été une réussite mélangeant habilement challenge sportif et convivialité en toute simplicité. Seulement trois abandons sont à signaler, ce qui est plutôt rare sur une épreuve aussi exigeante, bravo à tous.
La bonne humeur du repas de clôture symbolise à lui tout seul le plaisir ressenti par les acteurs du REV sur les routes vosgiennes. Parmi eux, Sophie Matter, une personnalité discrète et attachante que j'ai découverte après coup en parcourant son blog. Je vous invite à découvrir les récits de Sophie sur http://randospirit.blogspot.com/ , tant son approche de la longue distance et sa façon de retranscrire ses expériences sont remarquables.
Le récit de Pascal Bride:
http://www.i-services.net/membres/forum/messages.php?uid=15020&sid=5744&idsalon=21385&idsujet=1277666&page_index=0
D'autres images du REV sur:
http://snera.skyrock.com/
Le direct:
http://www.velo101.com/forum/message.asp?Section=Route&Forum=route_cyclosportives&Numero=36477






























