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cyclosportives, ultra et randonnées

17 septembre 2009

Tortour 2009 (3e partie): Quitte ou double!

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Nuages et éclaircies sur la deuxième journée du Tortour.

Nombreux sont les mythes montagnards du cyclisme qui s'articulent autour d'une trilogie. Les amoureux de la Marmotte évoquent avec émotion l'enchaînement Croix de fer (Glandon)-Galibier-Alpe d'Huez, beaucoup d'exploits pyrénéens se sont forgés sur la trilogie Aspin-Tourmalet-Aubisque, le Ventoux est accessible par trois versants distincts et ceux qui les effectuent dans la journée sont qualifiés de cinglés,  plus modestement les aficionados de la Chartreuse ne jurent que par la trilogie Granier-Cucheron-Porte.
En grec ancien la trilogie était le nom donné à l'ensemble des trois tragédies présentées par les poètes dramatiques lorsqu'ils concourraient pour la couronne. Plus généralement, une trilogie est un ensemble de trois éléments inséparables ou qui vont bien ensemble.
Toute la problématique rencontrée en écrivant la suite du récit du Tortour était de savoir si j'arriverai à me contenter de trois parties. Le Tortour n'est pas une tragédie, la fin de l'histoire est déjà connue, alors…

La trilogie du vendredi soir: Oberalp, Gotthard, Nufenen. Jusque là tout allait bien!

Inutile de passer des heures à étudier le parcours pour comprendre qu’entre Disentis (Time Station 8, km 403,2) et le Nufenenpass (Time Station 10, km 481,1) la ballade est susceptible de se transformer en galère. Avec trois cols à plus de 2000 mètres à franchir en 78 kilomètres, pour une dénivelée positive de 3 176 m, ce secteur fait office d'examen de passage mettant à rude épreuve la volonté des concurrents.
 

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Les épreuves d’admissibilité : L’Oberalppass et le Gotthardpass.

L’Oberalppass (2044 m) est un col de haute montagne ne présentant pas de difficultés démesurées. 20 kilomètres d'ascention à 5% de moyenne, ces chiffres masquent cependant une disparité entre une longue approche assez roulante et un final corsé. J’ai eu l’opportunité d’escalader ce col il y a quinze jours lors de l’Alpen Brevet, son tracé et sa difficulté, encore bien présents dans ma mémoire, m’ont laissé un bon souvenir.

L’obscurité s’est imposée rapidement entre Disentis et Sedrun, il est temps de se métamorphoser en sapin de Noël en allumant les loupiotes. Rouler de nuit bouleverse la perception des vitesses et des distances. Cette absence de visibilité libère du contact visuel avec le compteur, le cycliste se concentre sur ses ressentis, la vitesse devient une information secondaire.

Ce soir, l’obscurité est renforcée par l’absence de lune, nous ne verrons rien du cirque montagneux de l’Oberalp, ni des sources du Rhin Antérieur. L’imaginaire a pris le relais de la vision pour reconstituer le décor environnant. Les sens fonctionnent à plein régime dans un univers opaque où la montagne affirme sa présence discrètement. L'immensité des lieux est suggérée par des masses sombres et quelques lumières scintillantes au loin, des bruits non identifiés dans les alpages rajoutent une touche de mystère à ce tableau énigmatique.

L’Oberalp débute réellement à la sortie de Sedrun où une circulation alternée nous oblige à marquer une nouvelle fois un arrêt. L’obstacle joue en ma faveur, il m’offre l’opportunité de rattraper un concurrent qui attend patiemment que le feu veuille bien passer au vert. Je reconnais l’Allemand Achim Heinze avec qui j’avais échangé quelques mots au départ de l’Alpen  Brevet. Libéré par le feu, nous attaquons côte à côte les portions difficiles de l’Oberalp. Entre deux lacets nous évoquons le RPE, Achim avait franchi en tête le Chalet Reynard lors du RPE 2008 avant de se tromper de route à Sault. Il a depuis remporté le Glocknerman et terminé second de l’Alpen Brevet, juste retour des choses pour ce garçon doué et sympathique.

La nuit a débuté sous un ciel complètement dégagé alors le petit crachin qui se met à tomber à proximité du sommet de l’Oberalp a de quoi étonner. Je me surprends même à rigoler, à croire que la météo dans le secteur d’Andermatt est maudite. Cette humidité n’est pas méchante mais elle nécessite le recours à des vêtements plus chauds pour la descente. J’ai pris une légère avance sur Achim mais il se révèle plus rapide que moi pour se couvrir au sommet.
 

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Le sommet de l'Oberalp, de jour, 15 jours plus tôt lors de l'Alpen Brevet.

Les positions restent inchangées à Andermatt (Time Station 9) où une surprise m’attend : le nom de Dani Wyss est rayé de la liste d’émargement. DNF est inscrit à l’emplacement de sa signature. Cela arrive même aux meilleurs, aucune réjouissance de ma part, seulement du respect pour ce gars hors norme.
Ce n’est pas le moment de disserter sur l’abandon de celui qui a fait plier Robic sur les routes de la RAAM, la partie est loin d’être gagnée et je dois mobiliser toutes mes ressources pour le second volet de la trilogie nocturne.

Le Gotthardpass (2108 m) n’est pas redoutable en lui-même, sa difficulté provient plus de l'enchaînement sans transition avec l’Oberalp. A peine Andermatt traversée qu’il faut déjà s’employer à gravir les premières pentes du Gotthard. Il s’agit d’un large boulevard d’altitude d'une dizaine de kilomètres agrémenté de quelques larges courbes, la pente excède  rarement les 8%. Je profite encore d’un coup de pédale efficace qui me permet de revenir sur Achim et de poursuivre seul jusqu’au sommet sans trop de difficulté. Entre deux bancs de brume, mon état de grâce ne tient plus qu’à un fil. En ultra il faut toujours se méfier d’une sensation de facilité, l'addition finit toujours par tomber.

Les possibilités de récupération dans la descente sur Airolo sont réduites à néant. Le large boulevard au revêtement sécurisant de la montée se transforme en route étroite généreusement pavée, ponctuée de lacets acrobatiques. L’exercice s'apparente à un remake de Paris-Roubaix en nocturne éprouvant physiquement et nerveusement. Le Road Burner est soumis à un traitement de choc comparable à une séance de marteau piqueur, véritable symphonie de vibrations métalliques rythmées par les claquements de chaîne sur les bases et les chocs des roues carbones sur les pavés.
Les tumultes de cette descente n'en terminent plus, je n'ai qu'une idée en tête: atteindre les lumières d'Airolo que l'on distingue au fond de la vallée, en finir avec ces pavés, et attaquer l'ascension du Nufenen. L'effort physique d'une ascension est beaucoup moins pénible que la fatigue liée à des chocs répétés.
900 mètres de dénivelées plus bas, la traversée d'Airolo livre un verdict sans appel : une fatigue sournoise s’est installée, comme si l'on m'avait tapé dessus avec un marteau durant cette descente. Pour la première fois depuis le départ, la suite du programme m'inquiète.

L'épreuve d'admission: le Nufenenpass.

Classé Hors Catégorie, le col du Nufenen est le col goudronné le plus haut de Suisse. Je l'avais franchi avec beaucoup de difficultés lors de l'Alpen Brevet où il était abordé par Ulrichen. Le versant Airolo est moins impressionnant sur le papier, 1300 mètres de dénivelées à gravir en 24 kilomètres, on a vu plus impressionnant, cependant la réalité est toute autre. Le Nufenen démarre modestement pour se terminer par une formidable succession de lacets durant 12 kilomètres avec une pente moyenne supérieure à 8%.

Ce que je craignais depuis quelques temps se confirme avec les premières rampes à fort pourcentage, mon organisme accuse une sérieuse baisse de régime que je ne parviens plus à contrôler. Debout sur les pédales, je grignote mètres après mètres les pentes du Nufenen avec la désagréable impression de tracter un semi-remorque! Il ne me reste plus que la patience et l'humilité pour négocier ces longues minutes où la réalité de mes moyens physiques du moment me rappelle à l'ordre. La montagne est impitoyable, il faut apprendre à la respecter pour qu'elle nous accepte.

Le chassé croisé avec Achim Heinze se poursuit, il met à profit les difficultés que je traverse pour me rattraper et me coller quelques longueurs dans la vue. Il est suivi de près par deux concurrents en team qui me laissent sur place également. L'ascension se poursuit en essayant de caler ma vitesse à distance en fonction de l'avancement des petits points lumineux constitués par les éclairages de mes collègues. Ces petites lumières qui gravissent à faible vitesse les lacets du Nufenen en pleine nuit ont de quoi surprendre, le spectacle est insolite. Chaque kilomètre gagné est une étape supplémentaire conduisant au sommet, l'esprit mobilise les ressources de l'organisme pour appuyer sur les pédales, le reste n'existe plus.

Laure et Igor déploient une énergie folle pour m'encourager à coup de petits mensonges:
"C'est bien, tu montes à un bon rythme!"
Il faut toujours mentir à un cycliste qui est planté.
"Le sommet n'est pas loin!"
"Pas loin" est une notion très relative, il faut avoir conscience qu'à faible vitesse, "pas loin" cela dure longtemps!
"Tu veux de la musique?"
"Oh oui!"

Le pouvoir apaisant de la musique dans les instants difficiles est considérable, l'attention se focalise sur une mélodie accrocheuse et relègue au second plan le mal aux jambes. Laure a troqué sa casquette de gestionnaire des apports caloriques pour celle de DJ des montagnes. Déferlement de décibels par les fenêtres de la voiture, retour 10 ans en arrière quand Brian Molko (Placebo) était l'auteur de bombes atomiques sonores mélangeant rage voluptueuse, rock incisif et émotions non dissimulées. C'est primaire mais ça fait du bien, le Nufenen relâche son étreinte et se laisse apprivoiser au son de Molko s'excitant sur sa guitare "Fender Jaguar". La tranquillité des marmottes a été bafouée, mais quelle délivrance lorsque je distingue au bout de la route les lumières de la Time Station du Nufenen. Il est 1h45 du matin, nous avons réussi l'épreuve d'admission donnant le droit de poursuivre le Tortour.

Le Valais en roue libre.

Le Nufenen met un terme de façon magistrale à la haute montagne sur le Tortour. Nous allons progressivement nous éloigner du massif alpin en suivant le tracé du Rhône dans le Valais puis en longeant la rive nord du Lac Léman entre Montreux et Lausanne. Les trois prochaines Time Station se caractérisent par un profil apaisé ne présentant aucune difficulté en théorie. A ce stade du parcours, la problématique repose sur une bonne gestion de la fatigue et des réserves énergétiques.
 

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Le Valais est un axe structurant au cœur du massif alpin reliant les eaux du Lac Léman avec les sources du Rhône situées plus de 100 kilomètres en amont, à proximité du col de la Furka (2431 m). Cette imposante vallée est devenue naturellement un axe de communication favorable à l'implantation des activités humaines. Une multitude de vallées transversales débouchant sur des massifs de haute altitude convergent vers le Valais. Les terres valaisannes abritent 51 sommets à plus de 4000 mètres dont le Cervin et la Pointe Dufour (4 634 m), le plus haut sommet de Suisse. Symbole de la haute montagne, le Valais possède le glacier le plus long et le plus étendu d'Europe: le Glacier d'Aletsch est reconnu au patrimoine de l’UNESCO, il mesure environ 17 km de long et son épaisseur peut atteindre 400 mètres par endroit. Le Valais est avant tout une vallée de basse altitude qui profite d'une situation d'abri, protégée des perturbations atlantiques et méditerranéennes par les hauts massifs. Ce climat sec et ensoleillé a été favorable à une culture fruitière intensive, impossible de traverser le Valais sans acheter un cageot d'abricots.
   

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Première étape dans le Valais, la Time Station 11 relie le sommet du Nufenen à Visp (km 539,9). Nous partons de 2400 mètres d'altitude pour arriver à 600 mètres en 58 km, ce qui promet un profil sympathique. La descente du Nufenen s'effectue en toute sécurité sur une belle route autorisant des pointes de vitesse grisantes dans les phares du véhicule. Fin de la séance de roue libre à Ulrichen où il faut reprendre un pédalage tonique pour remettre en route la machine.
"Plus tu pédales moins vite, et moins tu avances plus vite!" (Michel Morin)
C'est idiot mais c'est tellement vrai! Je souhaiterai prolonger les instants de roue libre, mais la réalité est là, il faut pédaler pour avancer. La traversée nocturne du Valais ne sera pas touristique, nous ne mangerons pas d'abricots, je me contente de relier mentalement les points sur la carte et les objectifs que me fixe Laure: Münster, Reckingen, Blitzingen, Fiesch, Brig… et enfin Visp. Courte pause pour signer la feuille de pointage, il est 3h50 du matin, je suis encore en 7e position, cette place ne tient plus qu'à un fil compte tenu de la fatigue qui s'intensifie. Il reste encore plus de 500 km à parcourir avant de revoir les Chutes du Rhin, j'ai rayé volontairement cette donnée de mes pensées, seul compte l'instant présent.

88 kilomètres nous séparent de St Maurice (Time Station 12, km 628,4). Cette portion du Tortour est peu plaisante, nous empruntons les grands axes de circulation caractérisés par de longues lignes droites uniquement interrompues par les traversées d'agglomérations. Cette monotonie engendre un début de lassitude, je lutte désormais contre moi-même et une envie de me laisser aller, de dormir pour oublier ce Valais interminable.

A ce stade de l'épreuve, la différence d'allure entre les teams et les solos est énorme, d'autant plus que le règlement autorise les teams à rouler groupé entre Visp et St Maurice. Je suis violemment sorti de ma torpeur lorsque quatre coureurs relayant efficacement et bien en ligne me rattrapent à proximité de Sierre. Vision amusante d'un TGV laissant sur place un vieux tacot, l'efficacité et la facilité de ce quatuor fait plaisir à voir même si elle me renvoie la vision de ma lenteur Une petite tape dans le dos, quelques encouragements, regards compréhensifs échangés, à peine le temps de prendre conscience de cette présence que le TGV a déjà pris quelques longueurs d'avance.
Cette rencontre aurait pu faire diversion, malheureusement je ne pense plus qu'à une seule chose: m'arrêter pour fermer les yeux. Sur la route de Sion je montre du doigt le parking d'une station service pour faire comprendre que je vais m'arrêter.
"J'ai besoin de dormir. Réveillez-moi dans quinze minutes!"
Laure m'installe sur le siège passager, je ferme les yeux et débranche la machine à cogiter. J'essaie de me détendre mais rien à faire, le sommeil ne veut pas venir. Le quart d'heure s'écoule ainsi sans trouver l'apaisement espéré. J’entends déjà Laure qui tape à la vitre du C8, ce qui signifie qu'il est temps de repartir. Les premières lueurs du jour apparaissent timidement, la deuxième journée du Tortour débute difficilement sous un ciel gris.
 

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Je reprends péniblement ma route en me fixant pour prochain objectif  Martigny, là où le Rhône dessine un coude avant de remonter au nord-ouest vers le Lac Léman. Avec 30 kilomètres de lignes droites au milieu des vignes, agrémentés d'un petit vent défavorable, la monotonie de cette portion reste conforme à ce que nous traversons depuis le début du Valais. Seul fait marquant: une envie furieuse de manger n'importe quoi.

"Nous allons faire un arrêt boulangerie, tu as envie de quelque chose?"
"Oh que oui!"
Cinq minutes plus tard:
"Tu as la choix entre un pain aux raisins, un croissant aux amandes ou alors un pain au chocolat."
"Je veux bien le pain aux raisins…"
Quel bonheur d'avaler quelque chose de pas diététique!
Cinq minute plus tard:
"Je veux bien le pain au chocolat également…"
Laure en bonne gardienne des règles diététiques n'approuve pas:
"Ne te plains pas si tu as des problèmes de digestion !"
"M'en fiche… "
 
Si c'est bon pour le moral, c'est bon pour le reste!

Le grand virage vers le nord effectué par la vallée à Martigny me donne un espoir pour l'orientation du vent. Je scrute naïvement les drapeaux qui finissent par livrer leur réponse: le vent se renforce et sera défavorable au moins jusqu'au Lac Léman. Inutile de s'énerver, le vélo est un sport d'extérieur où la patience et les facultés d'adaptation sont les seules armes efficaces contre les éléments météorologiques. 7h54, je pointe à St Maurice encore en 7e position. Comment enrayer ce passage à vide qui dure depuis déjà trop longtemps?

Envie de solitude.

Sans aucun regret je laisse le Valais derrière moi. J'avance à tâtons avec un manque cruel de lucidité entre Aigle et Montreux, agressé par le vacarme d'une circulation trop dense. Le comble du ridicule est atteint lorsque je me retrouve affalé sur le bitume après avoir raté le déclenchement des mes pédales automatiques à un "stop". Le Tortour vire à la torture… mais je connaissais la règle du jeu en tentant le pari de boucler l'épreuve, ce n'est plus le moment de m'apitoyer sur mon sort, je suis là parce que je l'ai voulu.
 

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Les bords du Lac Léman entre Montreux et Lausanne sont probablement des lieux remarquables d'une grande richesse paysagère. Je les traverse comme un automate programmé pour pédaler, insensible aux perspectives offertes par cette grande étendue d'eau dans laquelle se reflète un ciel menaçant qui n’hésite pas à lâcher une brève averse. Un sentiment de mélancolie profonde se dégage de ce tableau où l’eau, les montagnes et les nuages se confondent dans un nuancé de gris. Montreux et Vevey ont étendu leur urbanisation de façon presque continue le long du Léman, le cycliste n’y est pas le bien venu surtout lorsqu’il est suivi par une voiture à faible vitesse. Nous formons un bouchon ambulant qui n’est pas apprécié par les automobilistes locaux.
 

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L’urbanisation relâche son emprise du côté de Cully au profit d’un paysage de vignobles escarpés surplombant le Lac Léman. Le vent du Nord Ouest se renforce, je le maudis de rendre la progression si difficile, mais je le remercie en même temps de chasser les nuages écartant ainsi tout risque d’averse. Cycliste et vent forment un vieux couple aux relations conflictuelles, tantôt amis, tantôt ennemis.
Je poursuis ma route mécaniquement en direction de Lausanne, j'essaie de focaliser mon esprit sur des points positifs du type "tant que j'avance c'est que ça va", "chaque coup de pédale me rapproche de l'arrivée".
Fini la gloriole, tout ce qui roule me laisse sur place. Quelques cyclos me doublent sans un mot avec une facilité déconcertante, ils doivent bien se marrer en me voyant ramer avec mon équipement high tech et mon assistance rapprochée. Ma bulle se referme pour rester imperméable aux éléments extérieurs, savoir gérer les passages est une composante essentielle de l’ultra, je dois tenir pour franchir ce cap difficile.

   

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La traversée de Lausanne s'effectue par un cheminement complexe où la circulation automobile devient à nouveau agressive. Nous ne sommes pas les bienvenus au sein de la ville où siège le Comité International Olympique et les autorités locales nous le font savoir. La police arrête le C8 :

" Vous faites quoi comme ça? Vous savez que vous constituez une entrave à la circulation? Ça fait depuis six heure ce matin que nous avons des cyclistes qui défilent comme cela, les riverains se plaignent…"

Igor explique calmement le contexte pour éviter le conflit et précise qu'ils vont cesser de me suivre de façon rapprochée. J'ai poursuivit ma route sans rien voir de cette scène. La chance est avec nous, le policier suisse laisse repartir le C8 dans un grand moment de compréhension.

Morges est à portée de main (Time Station 13, km 695,2), j'avance péniblement sans trop savoir pourquoi, j'aimerai relancer la machine mais rien à faire!

"Allez Rico!"

Qui est-ce qui me connaît dans le coin?

Deux cyclistes attendent au bord de la route et démarrent à mon passage pour m'accompagner. Je me souviens subitement des échanges sur le net avec Frédéric Hervé, le Breton Suisse de l'Alpen Brevet, qui souhaitait venir m'encourager sur les routes du Tortour. C'est sympathique comme geste, mais je suis tellement cuit que je ne sais pas quoi dire.

"Tu sais que tu n'es pas beau à voir!"

C'est une telle évidence que je n'ai pas grand-chose à rajouter.

"Je peux te coller des mines alors?"

"Fais toi plaisir!"

"On peut te donner un coup de main si tu veux?"

"C'est interdit par le règlement…"

Frédéric est accompagné de Philippe:

"Salut c'est Philippe. Tu te souviens, Philippe l'inconnu!"

J'ai beau sonder ma mémoire, impossible de remettre Philippe "l'inconnu". Alors je continue à pédaler comme un zombi jusqu'à la Time Station, incapable de tenir une discussion. Il est 10h19 lorsque je signe encore en 7e position. Je souhaiterai être seul pour ne pas affronter le regard de ceux qui sont venus gentiment m'encourager et qui me découvrent dans un sale état.
 

      

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En prenant la direction du Nord, la prochaine Time Station est symbolique car elle entame le retour vers Neuhausen. Elle est courte (50 km) et musclée avec le franchissement du col du Marchairuz (1447m) sur le flanc Sud-est du massif du Jura. Mon état de fatigue ne me rend pas optimiste, d'autant plus que le vent du Nord complique la tâche. Je repars en direction d'Aubonne en compagnie de Frédéric et Philippe dont la fraicheur du coup de pédale me démoralise.
Frédéric me décrit précisément le profil du Marchairuz,  puis prend de l'avance, s'arrête pour me voir passer, et me redouble avec une facilité déconcertante, tandis que Philippe reste légèrement en retrait.
"Cela ne te dérange pas si on t'accompagne un peu?"
Poliment je répond que non, alors que je n'aspire qu'à une chose: être seul pour gérer le peu de forces dont je dispose. Est-ce pas excès de sauvagerie lié à mon caractère de vieil ours solitaire, ou par pudeur de ne pas me montrer en spectacle à la ramasse? Je ne sais plus trop…
Frédéric et Philippe comprennent la situation et prennent le large dans l'ascension, nous nous quittons d'un grand geste de la main qui veut dire au revoir et bon courage. Je les retrouve un peu plus haut dans la traversée de St Georges pour une dernière salve d'encouragements, merci à vous deux.
 

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La montée du Marchairuz possède tous les atouts pour combler un cycliste: une pente modeste pour démarrer, des replats pour relancer, des points de vue sur la Lac Léman pour contempler, un final plus pentu pour forcer. De cette montée il ne me reste que des souvenirs pénibles, les temps de passage révèleront plus tard que j'ai effectué la montée la plus lente du Marchairuz parmi les finishers du Tortour. Le sommet est franchi dans la fraicheur du vent du Nord sans réelle émotion. Je marque une brève pause a côté de Laure qui m'aide à enfiler un coupe vent, sous le regard étonné de quelques randonneurs assistant malgré eux au spectacle d'un Ultra déconfit.
 

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La suite est un mélange de vagues souvenirs qui conduisent à Orbe (km 770): une crevaison vite dépannée dans la descente du Marchairuz, la Vallée de Joux, la rencontre avec Eric Prost, la discussion avec François Grandjean à L'abbaye (Time Station 14), jusqu'à cette décision providentielle:
"Hugues, tu vas t'arrêter et dormir! Tu repartiras beaucoup mieux après!"

Le cyclisme sur longue distance apprend à apprécier les choses simples, comme profiter du confort d'un siège passager pour mettre au repos un corps fatigué. L'habitacle d'une voiture à l'arrêt permet de créer un cocon dans lequel il est bon de se laisser vaincre par un sommeil refoulé depuis de trop longues heures. Fermer les yeux pour déconnecter les neurones, oublier la réalité du temps et de la distance, difficile de décrire cet instant furtif où en quelques secondes l'esprit se met en mode pause. Le temps se fige, la douleur n'existe plus, plongé dans un sommeil profond, mon corps digère les 770 km qu'il a fallu avaler pour atterrir à Orbe.

Toc, toc, toc!
Toc, toc, toc!
"Je suis où? Qu'est ce qui se passe?"
J'ouvre un œil, inspection rapide des lieux: je suis assis dans le C8, je suis déguisé en cycliste et je pue!
"Ah oui, c'est vrai, le Tortour, j'avais oublié…!"
Laure me regarde à l'extérieur du véhicule en tapotant sur la vitre pour m'extirper du sommeil profond dans lequel je suis plongé.
"Allez, il faut repartir!"
Je sors brusquement de mon état comateux pris de panique car je n’ai aucune idée du temps qui s’est écoulé depuis le début de l’arrêt.
"J'ai dormi combien de temps?"
" Trois quarts d'heure!"
"Pourquoi tu m'as laissé dormir si longtemps?!" Je ressens d’abord de l’énervement puis je réfléchis quelques secondes et préfère rester silencieux. Je sais que Laure a pris la bonne décision en me laissant dormir. Alors quitte à profiter de cet arrêt prolongé, je change de cuissard et de maillot pour me sentir propre. J’effectue mentalement un rapide bilan : il fait beau, les principales difficultés ont été franchies, il ne reste plus que 300 km, je suis largement dans les délais pour terminer l’épreuve, j’ai une assistance formidable qui compte sur moi, je suis venu sur le Tortour sans ambition de performance, alors je ne vois aucune raison objective qui justifierai un abandon.
Si je jette l'éponge aujourd'hui à Orbe, il ne faudra plus me parler d'Ultra. Si je termine le Tortour, peut être que je pourrai me projeter sur d'autres défis. Le chocolat aura un bien meilleur goût avec la satisfaction du boulot accompli!
   

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Aaaaaarrrrgggghhhh, il y aura un Tortour 4e partie!
 


 
Dernière minute :

Je me permets de relayer une info, car l'intéressé n'osera pas se mettre en avant.

Hier, Jeudi 17 septembre à 8 h 30, Philippe BALLAND (7e sur la RATA 2008 et vainqueur du REV 2009) s'est élancé sur le versant Nord du Ventoux par Malaucène pour une tentative sur 24 heures avec assistance.
La première montée a été avalée en 1h33 (descente en 14 minutes, je ne sais pas si il y avait des sachets dans la voiture pour vomir!), 2e montée en 1h29, 3e montée en 1h31, puis visiblement les temps d'ascension se sont échelonnés jusqu'à 1h50 pour arriver à la 10e ascension.
Philippe a magistralement conclu sa tentative vers 7h ce matin avec 11 ascensions en 22h20, rejoignant ainsi Stéphane Roubio et Jean Pascal Roux sur la liste des meilleurs performers sur le Ventoux.

Avec beaucoup d'humilité, Philippe avouait ce matin au téléphone que monter et descendre le Ventoux pendant 24 heures c'est un truc de dingue. Selon lui les 12 ascensions sont réalisables.

Bravo Philippe!

Posté par rataman à 22:00 - Tortour - Commentaires [13] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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Commentaires

L' Aventure ............

Magnifique Aventure ......Hugues que tu nous raconte la .....

Super que la Trilogie ...ne s ' arrête pas ...

Efforts ...Emotions ....Rêve d' ULTRA .... ou
L' Ultra distance est il un Rêve accessible ....

Mystére pour le VieuxBridou , mais un réel plaisir comme toujours , à te lire ... même à des heures impossibles comme ce soir ..... aprés le Travail .

Bon va falloir que tu .... rêve encore à aller voir encore plus loin .... avec le vélo IHHIHIH!!!!!

Salut l' écrivain

Posté par VieuxBridou, 18 septembre 2009 à 01:07

Super

siouplé M. Rico vous pouvez pas nous écrire une douzaine d'épisodes comme celui-là ? Parce que c'est trop trop trop bon ...

Posté par Yves, 18 septembre 2009 à 08:30

On en redemande..

J'aimais pas trop les feuilletons à la télés car il s'arrêtait à un moment passionnant mais là on attend d'une part car ça reste un récit lourd à transcrire et de l'autre car c'est comme le dit Yves trop bon...Le moment de gastronomie m'a bien fait rire...

André

Posté par André, 18 septembre 2009 à 09:55

dur au mal

Bonjour hugues,quelle volonté quel tempérament !,tu as sans aucun doute assez de recul pour nous dire quels sont les effets néfastes ou bonifiants non pas sur la forme physique mais bien sur la santé de se transcender sur de tels défis.
On ne peut avoir que de l'admiration,vous m'avez dit un jour que certaines épreuves étaient bien plus dures que l'ultra,cependant il ya une différence qui vous rend encore plus valeureux:dans la galére vous,vous avez la solution de poser pied à terre et bien rares sont les fois ou vous le faites;bravo

Posté par bernard, 18 septembre 2009 à 09:59

Que dire ?

Que dire ? Que dire ? Je ne trouve pas les mots et je souhaite pas répéter les mêmes expressions habituelles... Le silence accompagné d'un regard complice suffisent à exprimer le Respect pour le Tout !

Beaucoup d'émotions comme d'habitude à la lecture de tes écrits qui permettent de vivre un Tortour comme si nous étions sur "le porte bagages", ou alors à ta place sur le vélo... Un Tortour par procuration

Tout au long de la lecture, nous sommes partagés entre l'envie de vivre ces moments intenses et le rejet d'une telle épreuve qui fait peur (surtout quand on a gouté à l'ultra, enfin un tout petit ultra, je parle de ma courte expérience...).

Tu nous permets de Rêver Autrement ; Tu nous permets de nous Dépasser à notre tour (Tor) et je t'en remercie (encore une fois).

Michel

Posté par Michel, 18 septembre 2009 à 11:21

C’est vraiment bien raconté et que l’on connaisse la fin n’ôte rien au plaisir de te lire.
Vivement la quatrième. Après la trilogie, le drame satyrique?...

Posté par Sophie, 18 septembre 2009 à 11:43

De ce côté-ci de l'Atlantique (au Québec)

Vous êtes lus Hugues! C'est quadruplement passionnant! On explore l'Europe, la Suisse, les Alpes et l'Ultra. Non, ça l'est quintuplement! On découvre un athèle formidable doté d'un belle plume. Votre générosité est impressionnante. Prendre le temps d'écrice ces récits au travers l'entraînement et la vie professionnelle, il faut le faire! Laure et vos accompagnateurs ont aussi beaucoup de mérite.

Merci beaucoup,

Denis

Posté par DO, 18 septembre 2009 à 16:09

Philippe l'Inconnu

Bonjour Hugues
Morges. Samedi matin. Fred et moi allions à ta rencontre.
Tel un automate monté sur pédale, venu d’un autre monde, tu apparus, réfugié dans ta bulle protectrice pour mieux gérer les difficultés accumulées. En plein voyage intérieur. Quelques rapides mots échangés, même si ceux-ci, à cet instant, n’ont plus trop leur place. C’est ainsi que je perçus les premiers instants de cette rencontre. Je pensais à cette multitude de paysages visités et emmagasinés dans ta « boîte à cogiter », particulièrement durant la nuit, en pleine montagne où la nature déploie ses mystères, les sons remplacent la lumière et le noir les couleurs.
Le vélo est bien plus qu’un effort consistant à appuyer sur des pédales. C’est avant tout un moyen d’accéder à une large palette de ressentis, déclinant tant les gammes joyeuses que sont l’enthousiasme, l’entrain ou le plaisir que celles moins enjouées du doute, de la douleur ou encore de la désillusion. Le vélo grandit, permet d’accéder à de nouveaux paliers de confiance. Le vélo ratatine aussi. Il remet silencieusement l’humain à la place qui est la sienne au milieu de Dame Nature : celle d’un être vivant doté de moyens physiques et psychiques certes intéressants mais restant toutefois limités. Le vélo enseigne avant tout l’humilité.

Un organisme humain est-il réellement conçu pour encaisser des sollicitations de cette envergure ? Ne tombons-nous pas dans le diktat du toujours plus fort, toujours plus loin ? Où est la limite, pour autant que nous acceptions d’en mettre une ? Dans quel but finalement ? Au prix de quels sacrifices ?
Autant de questions que je me posais, roulant en léger retrait derrière toi ! J’étais bien conscient que c’était comme si 2 mondes se côtoyaient mais dont les préoccupations du moment n’avaient strictement rien à voir entre elles !

Merci en tout cas, par ta plume, de nous ouvrir les portes du monde de l’Ultra, une dimension bien particulière dans le temps et dans l’espace de ce que le vélo peut offrir.

La beauté de l’effort gratuit et propre confère au sport en général ses plus belles lettres de noblesse.

Et bien sûr, pour le Tortour, chapeau bas Monsieur Rico !

Au plaisir de t’avoir rencontré et à celui, peut-être, de te revoir.

Philippe (qui passe du statut d’inconnu à celui de méconnu :-) )

Posté par Philippe, 19 septembre 2009 à 22:32

Arghhh !

Je deviens accro, c'est grave docteur ? Tes récits me donnent envie de franchir le pas de l'ultra...

Bravo pour ce que tu réalises et pour la manière si vivante dont tu nous le transcris.

Je te croise par contre avec Laure sur la Vercors Drôme (merci le FKC vert qui permet de t'apercevoir de loin et de te faire un petit coucou en ayant l'air digne^^) et ce samedi dans Belledonne et pendant ce temps nous sommes pendus à tes lèvres...

Posté par Mathis, 20 septembre 2009 à 22:45

la souffrance volontaire

Quand tu veux quelque chose tu y arrives presque toujours méme si l'organisme n'est pas toujours pret comme tu aurais souhaité.Tu as lors du tortour montré que tu avais une sacré volonté.
ET l'année prochaine quand tu auras repris la caisse tout va etre facile .En tout cas tu n'as
rien perdu avec ta plume...MERCI POUR TOUT

Posté par SKE, 20 septembre 2009 à 23:07

Bulletin trimestriel

Hugues Rico:
Très bon élève, doué pour l'expression écrite. Pourrait même envisager une belle carrière dans ce domaine s'il ne passait pas autant de temps sur son vélo. Peu importe, on lui pardonne!
Admis sans aucun problème dans la catégorie supérieure, celle qui, par comparaison, fait que nous nous sentons bien faiblards et bien maigrichons, mais toujours Ricofan à fond à fond...

Posté par Jean-Marc, 21 septembre 2009 à 11:53

Quel plaisir extraordinaire de lire ce récit ...

Posté par Brigitte, 21 septembre 2009 à 15:00

Ratardataire

J'ai pas vu passer la bande annonce sur ma messagerie, et j'ai donc bien failli louper ce troisième épisode !!! C'est toujours aussi bon ... et ma fois, puisque tu nous en propose une nouvelle tranche, ben ... on attend le dessert avec gourmandise !!!
Poucet 100 % pur fan

Posté par POUCET, 22 septembre 2009 à 22:32

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